Fabriqué par Raymnond Paris

L’AVORTEMENT ET L’EUTHANASIE : CONDAMNATION OU COMPRÉHENSION?

Texte publié dans la revue Prêtre et Pasteur de février 2011

Le portrait social et éthique de nos sociétés développées est entaché d’injustices, de violences, de délinquances organisées qui semblent s’enraciner comme un cancer dans la culture de la vie ordinaire, inspirant des modes de penser et d’interagir en société de plus en plus distanciés des grandes valeurs et des nobles idéaux de respect inconditionnel de la vie humaine, de la dignité et de la liberté de chaque personne humaine. L’avortement et l’euthanasie figurent parmi les pratiques de plus en plus facilitées dans nos sociétés libérales et pluralistes. Elles révèlent l’ambiguïté de situations humaines confrontant les consciences individuelles à des choix déchirants de vie ou de mort, et la difficulté pour les humains de diverses allégeances religieuses, idéologiques, culturelles, de s’entendre sur des repères éthiques communs. Dans ce contexte, quelle contribution les chrétiens peuvent apporter à la difficile recherche des meilleurs chemins d’humanisation, dans le contexte particulier d’un monde en pleine redéfinition de ses solidarités intergénérationnelles, internationales, interculturelles. Ils ne peuvent se contenter d’être des observateurs distants ou des dénonciateurs arrogants qui se sécurisent par la clarté et la rigueur de principes et de formules reprises par les enseignement officiels. Que penser et que faire, en se laissant inspirer par la parole libératrice de l’Évangile, qui n’est pas un traité de morale ou de prescriptions juridiques, mais bien plutôt un déclencheur de réflexions et d’inquiétudes, une inspiration pour entrer avec courage dans l’univers complexe des multiples existences d’êtres humaines que Dieu aime personnellement, en accueillant avec bienveillance et amour les immenses fragilités qui constituent la réalité concrète de chaque enfant de Dieu.

Les chrétiens disent non à l’avortement, non à l’euthanasie

L’interprétation que les chrétiens font de ces questions est issue d’une compréhension du caractère sacré de toute personne humaine créée par Dieu à son image et appelée à partager l’adoption filiale en Jésus le Fils. La vie d’une personne humaine doit être respectée de son début jusqu’à sa fin. Rien ne peut justifier une interruption de grossesse ou un geste provoquant directement la mort d’une personne souffrante. Le Code de droit canonique accorde une attention particulière à l’avortement, seul délit éthique puni par une excommunication. Ni l’infanticide, ni le génocide, ni aucune autre atteinte à la vie d’un semblable n’encourent pareille punition. En somme, pour aucune considération, on ne peut mettre un terme à une grossesse. Aucune raison ne peut justifier l’aide au suicide et l’euthanasie.

L’évolution des mœurs et la pression de groupes partisans du choix individuel en ces situations dessinent une réalité de plus en plus étrangère à ces convictions. Au Canada, depuis le jugement de la Cour Suprême de 1988 abrogeant l’article 251 du code criminel, il n’existe plus d’encadrement législatif concernant l’avortement, qui est maintenant accessible à l’intérieur du système de soins de santé, et de plus pratiqué au Québec. L’euthanasie et l’aide au suicide sont au menu de débats publics particulièrement favorables à une décriminalisation de ces gestes. Dans les deux cas, l’opinion publique est partagée entre adversaires radicaux et partisans radicaux de telles pratiques, une frange importante prenant une position nuancée en fonction de situations particulières autorisant un avortement (viol, inceste, par exemple) ou un geste euthanasique (souffrances incontrôlables, encadrement médical et volonté expresse du mourant).

Les pasteurs-évêques ne s’associent ni au mouvement des pro-vie, qui militent parfois violemment pour la vie, ni au mouvement des pro-choix qui ferment les yeux sur les incidences sociales du geste. Ils manifestent cependant une ouverture pastorale devant les situations tragiques que connaissent des femmes d’ici. Pour les gestes précipitant la mort, ils ont une position à la fois rigoureuse dans ses principes et souple dans la relation pastorale. Si rien ne saurait autoriser un meurtre par compassion, il faut en même temps reconnaître et accepter la mort sans laisser la personne se tordre de douleur. En conséquence, il faut soulager la douleur-souffrance pour rendre possible une expérience terminale vraiment digne de l’humain, y compris en recourant à des analgésiques puissants qui accélèrent le processus de mort.

C’est donc bien connu : les chrétiens et leurs pasteurs maintiennent le cap sur les exigences du respect de toute vie humaine et réprouvent avec insistance toutes les pratiques qui lui sont contraires.

L’écho d’une culture de mort?

En traçant le portrait de notre civilisation, Jean-Paul II rappelle avec vigueur que le progrès technique n’est pas accompagné d’un réel progrès éthique.  En se laissant entraîner par les sirènes des paradis de bien-être matériel et de libertés sans limite, les humains sont artisans et victimes d’une culture de mort, dans laquelle se dessinent un éthos et une éthique qui perdent une sensibilité fondamentale au respect de la vie humaine. La formule culture de mort utilisée par Jean-Paul II, d’abord dans Evangelium vitae en 1995, entend refléter et critiquer une éthique justifiant la mort du semblable pour diverses raisons de commodité, d’économie, de pouvoir. À l’opposé, une culture de la vie promeut une éthique qui protège, respecte, valorise la vie humaine dans toutes les situations les plus complexes. Pareille culture de mort existe-t-elle vraiment chez nous? La formule peut paraître l’écho d’un regard manichéen sur le monde, qui est partagé en axe du bien et en axe du mal, selon la lecture faite par des dirigeants politiques bien connus. Comment et jusqu’où les chrétiens et leurs pasteurs doivent-ils prendre position pour la protection de toute vie à naître, peu importe les situations, et pour le maintien de l’interdit de l’euthanasie et de l’aide au suicide, sans aucun compromis? En somme comment interpréter aujourd’hui, en contexte hautement technoscientifique et pluraliste, des décisions qui affectent les débuts et la fin d’une vie humaine.

Au temps des cultures de survie

Notre monde quotidien a beaucoup changé, depuis les temps pas si lointains où la majorité des gens vivaient à la campagne, souvent sans électricité ni eau courante ni système de soins de santé adéquats, dans des conditions précaires d’hygiène, avec un minimum de facilités de communication et de transport, accueillant la vie et très souvent la mort d’enfants fragiles à leur naissance et carrément impuissants devant la maladie et la mort de leurs proches. Dans des conditions économiques difficiles, les humains développent une morale de survie, comme ils sont contraints à une économie de subsistance. La vie humaine possède alors un prix indiscuté, comme un immense trésor fragile à ne jamais gaspiller. La fécondité est une bénédiction, selon une conviction rappelée par les Saintes Écritures. Transmettre la vie est un privilège et une responsabilité devant Dieu et devant l’humanité. Même souci pour la fin de la vie, la mort étant préparée et vécue, le plus souvent à la maison, comme une épreuve spirituelle avec le soutien des sacrements et les prières des proches.

Dans cet environnement difficile, l’être humain est mis au monde en sa naissance et emporté hors de ce monde en sa mort, le passif indiquant bien qu’il n’a pas de pouvoir sur sa naissance et sa mort, pas plus que ceux qui l’entourent. (Notons qu’à proprement parler,  au plan existentiel, l’opposé de la mort n’est pas la vie, mais la naissance, l’entrée dans la vie).  Mais nos façons de comprendre la naissance et la mort ont changé, sous l’influence des nouveaux savoirs engendrant de nouveaux pouvoirs.

L’avènement de nouveaux pouvoirs et de nouveaux savoirs

Dans le domaine de la transmission de la vie humaine, l’identification des processus de fécondation, des périodes agénésiques, des stades de développement de l’être humain à naître, à partir des premières cellules totipotentes, leur spécialisation, la nidation de l’embryon à la paroi de l’utérus, sa première maturation au stade de fœtus, jusqu’à l’acquisition d’une quasi-autonomie biologique lui conférant le statut de fœtus vivant et viable, tout cela a fait de la vie intra-utérine une histoire qu’on peut même observer à l’aide d’une échographie. La naissance n’est plus un mystère baignant dans une sorte de sacré suscitant émerveillement, soumission devant l’inconnu, respect pour une réalité sacrée. L’être humain a maintenant les connaissances et les techniques qui rendent possible un contrôle de l’événement. Tout savoir confère un pouvoir, ou rend possible des décisions autrefois impensables, aujourd’hui argumentées et documentées.

Ainsi, l’échographie ou l’amniocentèse informent les parents de la condition possiblement problématique de leur enfant à naître. Ils savent, et donc ils peuvent décider ou non de laisser faire la nature, ou de mettre fin à un processus de mise au monde d’un handicapé. Le cas du fœtus anencéphale est déchirant, puisque la mère sait qu’elle mettra au monde un bébé qui a peu de chances de survivre plus que quelques heures. Elle sait qu’elle porte en son sein un mélange de vie biologique et de mort cérébrale. Elle sait, et elle peut demander que cesse une gestation destinée à échouer.

À l’autre bout de l’histoire de la personne, de nouveaux savoirs permettent d’établir un diagnostic clair  d’une maladie terminale, et d’identifier le chemin irréversible vers la mort avec l’échéance de la fin de parcours. Et les maladies terminales se vivent dans des sociétés qui consacrent la plus large part de leur budget aux soins de santé, majoritairement pour les plus âgés. Le grand-papa atteint de cancer a appris qu’il mourra dans deux ou trois semaines. Il est bien entouré et pas vraiment souffrant. Il  sait clairement que la mort est au rendez-vous, et il veut partir sans l’attendre inutilement et passivement. Les soins ne donnent plus de résultats. Les soins palliatifs ne font à ses yeux qu’étirer le mourir. La mort est déjà là : il fait le geste qui lui facilitera la tâche.

Nous en sommes là, maintenant, avec nos savoirs et nos pouvoirs. En réfléchissant sur les contextes favorisant la libéralisation de l’avortement et de l’euthanasie, c’est notre culture du savoir-pouvoir qu’il faut inviter à la barre, pour témoigner de notre entrée dans un monde où les gens ne laissent plus défiler l’histoire de la naissance et de la mort en observateurs ignorants et impuissants. La crise provoquée par Humanae vitae en 1968 en fut la première illustration. L’enseignement a été difficilement reçu par les couples soucieux de vivre leur fécondité de manière responsable, en acteurs raisonnables et sérieux, capables de compléter, par leur recours à des procédés chimiques, l’intention de la nature qui n’est pas constamment ouverte à une nouvelle vie humaine, la période agénésique étant plus longue que la période de possible fécondité.

Que se passe-t-il vraiment?

Sommes-nous dans une totale décadence, sous l’empire du mal et du malin? Comment interpréter les statistiques sur l’avortement, les pressions des pro-vie et des pro-choix, le discours féministe réclamant qu’on mette fin à tout contrôle social de la fécondité des femmes « condamnées », à l’inverse des hommes, à être seules porteuses de la vie humaine à naître?

Chaque crise invite à réfléchir avant de réagir. Pourquoi en sommes-nous là? Peut-être que trop de femmes on vécu jadis la maternité comme une obligation, mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. L’éducation sexuelle et le recours facile aux méthodes contraceptives donnent le savoir et le pouvoir sur la décision de maternité. Pourquoi tant et trop d’avortements? Dans des pays très pauvres, on explique les avortements, généralement clandestins, par le refus de mettre au monde un enfant de plus à nourrir dans une famille où on crève déjà de faim. Mais ici? Serait-ce uniquement par égoïsme matérialiste? Ou pour un ensemble de raisons diverses. Un couple ou une femme ayant choisi de façon responsable de ne plus avoir d’enfant, mettent fin à la grossesse, en raison de l’échec des méthodes contraceptives. Une jeune femme devenue enceinte à la suite d’une relation sexuelle avec un courtisan occasionnel, se fait avorter avec la volonté de garder sa liberté pour une relation durable et sérieuse. Une fille violée par son père et son frère refuse de donner naissance à un être humain issu d’une violence inadmissible, etc. En dehors des motifs thérapeutiques, il y a plus d’une explication à la décision de mettre fin à une grossesse.

Comment qualifier cet environnement éthique? Faut-il juger toute situation d’avortement avec la même intransigeance? Et si on y voyait des situations de souffrances davantage que de transgressions? Car personne ne voit dans l’avortement une action humanisante, positive. Chaque avortement est un échec, échec de la santé de la mère ou du fœtus, échec de la relation, de l’équilibre sexuel, des rêves de vie de qualité. Personne ne fait la promotion de l’avortement dans nos sociétés, même pas les pro-choix, qui plaident pour qu’on n’empêche pas une femme, en son âme et conscience, de recevoir les services de santé appropriés en fonction de sa décision personnelle.

Le scénario est quelque peu différent pour la fin de vie, où on assiste à une sorte de promotion de l’euthanasie et de l’aide au suicide. Des groupes et des individus comme le Dr Kevorkian, Sue Rodriguez, font pression pour que les gens puissent décider de se faire euthanasier ou de se suicider, à échéance plus ou moins rapprochée de la mort annoncée. Les réactions humaines devant la mort ne sont pas toujours prévisibles. La peur de souffrir l’emporte souvent sur celle de mourir. Le sentiment d’être un fardeau pour ses semblables rend souhaitable une sortie rapide de ce monde. La détérioration de l’ensemble des conditions d’une vie vraiment humaine justifierait d’y mettre fin sans attendre une mort qui ne vient pas. S’agit-il d’une culture de mort ou d’une sorte de lucidité devant la mort inévitable, à qui on tend la main pour qu’elle accomplisse son œuvre au plus tôt? Comment juger le cancéreux souffrant physiquement et moralement qui décide de mettre fin à ses jours ?

Respect de la personne singulière

La complexité de la vie naissante et de la vie finissante nous est aujourd’hui révélée mieux qu’avant. S’il faut rappeler avec force le caractère sacré de la personne humaine, le respect inconditionnel et la valorisation de la personne humaine, il faut également comprendre que le terme générique personne humaine ne naît pas, ne meurt pas : seule UNE personne humaine singulière qui porte un nom, est issu d’une famille, dans une culture, un contexte particulier, de conditions concrètes de vie naît, souffre, meurt, à chaque fois différemment d’une autre personne humaine. Et chaque personne humaine exerce son jugement éthique, son discernement, sa décision, en lien avec sa conscience personnelle, unique, et ultime sanctuaire de son rapport au bien et à Dieu. Et cela mobilise notre sensibilité pastorale, qui se préoccupe de chaque personne, de ses misères et de ses succès, de ses rêves et de ses échecs, de ses grandeurs et de ses limites. La personne qui se fait avorter a besoin de notre compréhension et de notre soutien, et non de notre jugement la condamnant. Même retenue devant la personne qui décide de mettre fin à sa vie en raison de souffrances insupportables. Nul ne sait s’il sera propriétaire de son courage jusqu’à la fin.

Les mœurs actuelles nous questionnent sur la détresse existentielle d’hommes et de femmes qui cherchent un sens à leur fécondité et à leur fin de vie. Elles ne sont pas seulement le symptôme d’un mépris de la vie ou d’une culture de mort. Elles illustrent la tragédie d’un monde qui a inscrit le progrès technoscientifique comme clé de son bonheur, avec tout ce qu’il apporte de facilités et de petits paradis, mais  aussi de mirages et de déceptions. Nos décisions éthiques sont imprégnées de cette tension.

Jean Desclos

Professeur titulaire

Faculté de théologie  et d’étude religieuses, Université de Sherbrooke

Administrateur paroissial

Paroisse Saint-Charles-Garnier de Sherbrooke

 


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