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Conférence par Jean-Desclos, professeur titulaire


LA PERSONNE ET LE MESSAGE DE JÉSUS:

JOIE ET ESPÉRANCE POUR NOTRE MONDE.

Jean Desclos, professeur titulaire

Faculté de théologie et d’études religieuses

Conférence donnée à des agentes et agents de pastorale


La joie tient en deux temps: de se savoir aimé, enveloppé d’amour, gracié, ET de s’engager à aimer, à recouvrer l’état de grâce, à se convertir. À l’occasion du jubilé de 1975, Paul VI a écrit une exhortation apostolique sur la joie chrétienne, une HYMNE À LA JOIE DIVINE, POUR LA CONSOLATION SPIRITUELLE DE L’ÉGLISE DE DIEU. Il y développe des idées intéressantes:

 Ø  la joie du Créateur: aux origines, il vit que tout cela était bon... dès l’origine, l’être humain est disposé à la joie de la rencontre de l’amour, et la plus forte est la possession de Dieu.

Ø  mais la joie s’est effacée du visage et du coeur des humains; ils sont confrontés à leur finitude, leur  incertitude, leur solitude, leurs injustices, leurs tristesses de toutes sortes; comment trouver encore la joie?

Ø   mais subsiste tout de même l’inquiétude existentielle associée à l’échec de la mort; et ici il faut investir au plan spirituel. Saint Augustin nous laisse la plus belle réflexion: tu nous as fait pour toi, Seigneur, et notre coeur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en toi...... La joie spirituelle advient dans la communion avec Dieu.

Ø   la joie chrétienne est annoncée en Abraham, et le sacrifice d’Isaac préfigure celui du Fils unique. Pour saint Jean, Abraham fut dans la joie en voyant venir le jour du Christ.. Joie de la pâque mosaïque, alleluia du retour de l’exil, joie de la vision de la Jérusalem nouvelle (Is 60)

Ø   la joie chrétienne est révélée en Jésus; joie de la naissance, des anges, des bergers, pour tout le peuple; joie de Marie en son Magnificat; joie de Jean Baptiste dans le sein de sa mère, en somme les mystères joyeux...

Ø  la joie de Jésus: il célèbre les joies humaines, a un regard admiratif sur les oiseaux, les lys des champs, les joies de l’amitié, des repas, des noces, de la naissance; il tressaille de joie devant la révélation faite aux petits; il apporte aux affligés la joie; il est dans la joie d’être en présence de son Père; il communique sa joie aux apôtres (afin que vous soyiez comblés de joie); joie des béatitudes, joie dans la souffrance, car la tristesse se changera en joie; joie pascale, dans l’Esprit.

Jésus notre joie. La joie est comprise ici comme émotion spirituelle, distinguée du plaisir. Elle est de l’ordre de l’indicible. Elle est d'inégale densité: on dit que les femmes étaient tremblantes de joie après la résurrection; on tressaille de joie; on est dans la joie... Les expressions varient et sont l’écho de nos expériences spirituelles.

 En quoi Jésus est notre joie? Je me réjouis de lui pour ce qu’il est, l’être le plus extraordinaire que la terre ait porté... Il est NOTRE plus belle réussite d’humanité, dont nous sommes fiers. J’aime à répéter: y a pas plus grand que Jésus-Christ. Le théologien Réal Tremblay explique en des pages très denses ce que Jésus représente pour l’humanité. L’hymne de la lettre aux Éphésiens annonce que nous sommes destinés à être des fils adoptifs par Jésus Christ...Entre lui et nous il y a quatre solidarités :

Ø  COMME NOUS: par similitude, du fait qu’il se fait semblable à nous en tout, hormis le péché,

Ø  AVEC NOUS : par récapitulation, car même dans le péché, il nous représente, il prend sur lui le péché du monde

Ø  PLUS QUE NOUS: en sa communion effective avec le Père, il comble le désir d’Infini qui est dans la personne humaine, solidarité par mode d’excellence “en ce sens que le le moins que nous sommes comme personnes est présent en lui par le plus qu’il est comme Fils, ou encore en ce sens que notre aspiration inapaisée à l’infini devient, en lui qui est union au Père, rencontre effective avec l’Absolu au point de nous permettre d’appeler son Père -notre Père-...son Abba...”

Ø  POUR NOUS: en son obéissance, solidarité entre l’auteur et son oeuvre, attirant à lui dans son mouvement de filiation obéissante au Père; il pro-existe parce qu’il pré-existe à notre monde. En ce sens, il est le premier et le dernier, l’Alpha et l’Oméga...

 Les harmoniques de la joie sont liées à la personne de Jésus : JOIE de connaître un tel personnage et de le savoir proche de nous, proche de moi. Présent à nos vies jusqu’à la fin des temps, tous les jours... JOIE de croire en celui qui a les paroles de la vie éternelle, qui nous apporte la consolation, et l’espérance. ESPÉRANCE fondée sur notre fragilité et sur la puissance de son amour.

 Qu’est-ce que l’espérance? Espérer, c’est attendre, au sens littéral; c’est ne pas posséder encore ce qu’on attend, l’attendre d’un autre. Nécessairement: car si je puis me le donner moi-même, je n’ai pas à espérer mais à exploiter ce que je suis et ce que j’ai. Il n’y a d’espérance que si on s’en remet à quelqu’un d’autre, dans la foi humble. ESPÉRER, c’est être tourné vers Quelqu’un.

 L’espérance chrétienne se fonde sur l’amour de Dieu pur nous. La foi nous fait accueillir cet amour, nous convertir à cet amour. L’amour de Dieu pour nous est sans limite. Il peut tout. Notre impuissance devient puissance (rien n’est impossible à Dieu). Nos inquiétudes et nos manques sont remises à Celui qui peut tout. ESPÉRER, c’est être certain de l’Amour de Dieu.

Mais en même temps, rien n’est jamais tout à fait comblé. L’espérance demeure en mouvement; elle n’atteint jamais son terme. Elle demeure inassouvie. Elle est à la fois pleine de la certitude de l’amour de Dieu et vide de sa présence définitive et sentie. L’espérance est une vie en tension. Nus ne possédons pas le bonheur de façon totale et nous soupirons encore vers l’accomplissement. Nous avons la promesse ferme, mais pas la réalisation plénière. ET c’est la parole et la présence du Ressuscité qui entretient la flamme de notre espérance, en marche vers la maison du Père. ESPÉRER, c’est être sûr qu’on est attendu.

 L’objet de notre espérance est plus que le triomphe de la vie sur la mort, au sens de maîtrise sur la mort et la pourriture du tombeau: notre espérance est la vie avec-Dieu, la communion, l’union amoureuse. Or, cette communion nous est déjà donnée en Jésus Emmanuel, Dieu-avec-nous. En lui nous avons accès au Père. En Jésus, Dieu se fait homme pour que l’homme devienne Dieu. Le Christ a brisé la mort pour rendre possible la vie avec Dieu, non pour laisser l’homme vivre pour lui-même, tourné vers lui-même: nous vivons et mourons pour le Seigneur, en aspirant à être pour toujours avec le Seigneur.

Le Fils est tourné vers le Père: notre espérance est en forme filiale; déjà adoptés comme fils de Dieu, nous attendons l’accomplissement de l’espérance en filiation totale, parfaite, dans la joie de l’Esprit Saint. Une vie sans espérance est une vie triste. La vie chrétienne est joyeuse: soyez dans la joie, toujours; priez sans relâche, rendez grâces en toute circonstance... (1Th 5, 16-18)

 L’idée de filiation apparaît comme centre dynamisant de la morale chrétienne. Nos actions se font en communion avec la manière de penser, de parler, d’agir, de vivre de Jésus le Fils de Dieu, qui nous propose d’être parfaits comme son Père.

 La suite du Christ est une manière de comprendre ce que signifie être disciple, se laisser influencer, entraîner par le leadership spirituel du Fils de Dieu. Imiter le Christ est une très vieille manière de présenter la vie spirituelle, l’action pastorale, la morale. En ses traits de serviteur, humble, doux, pauvre, libre et détaché de tout, accueillant aux pécheurs sans les juger, en prenant le risque de fréquenter les figures tristes, les délinquants...En ses traits de thérapeute soucieux de faire advenir l’autonomie physique et spirituelle des autres...

 Nous nous situons, comme lui, en relation au Père, et non à un quelconque Dieu Cause et fin de toutes choses. Nous ne sommes pas seulement invités à faire comme le Père, à nous situer devant le Père, mais à tout faire pour le Père, pour la gloire de Dieu... En offrande, oblation filiale, réponse d’amour à notre Père...

Imitation devient alors engagement. ET cela est source de joie. Nous éprouvons une immense joie à faire le bien, et à être bon. Il y a un bonheur simple à être bon. Les anciens conjuguaient facilement les deux idées: le bonheur est d’être bon. C’est le bonheur de Dieu, celui de Jésus et le nôtre.

Or, la bonté de Dieu se manifeste dans la décentration de soi: il fait la place à l’être, il s’oublie. Jésus nous est également présenté comme celui qui se dépouille de lui-même; la kénose exprime bellement comment l’amour mène à la croix, où le Fils de Dieu meurt à la fois couché comme tous les morts et debout comme le Dieu porteur de vie. Décentration de soi qui est à l’envers de la culture actuelle où chacun pense à soi, revendique de ne pas être forcé de se sacrifier pour les autres, etc. Cette culture a tendance à effacer la croix du paysage humain et chrétien.

 Jésus est l’envers de Narcisse. Il invite à se confronter à l’autre et à travailler à construire le bonheur des autres. La filiation est conscience d’une même filiation venant de NOTRE Père, et provoque à une fraternité ouverte à la différence, dans le respect de la différence, dans la poursuite de l’égalité de tous et de toutes.

Nous pouvons essayer de définir la foi, comme attitude de confiance en quelqu’un ou en une institution. La foi fait appel à un accueil de ce quelqu’un avec tout ce qu’il est. Dans son analyse des épîtres de Paul, G. Agamben explique bellement le sens de la foi de Jésus, sa religion à lui étant différente de celle qui se développe après lui. Jésus vit sa relation à Dieu à la manière du juif pieux, il est tourné vers son Père, et non vers lui-même. Paul développe la foi en Jésus messie comme en une qualité inséparable de lui. Relation de foi qui est celle de l’amour, et qui prend tout ensemble la personne et ses qualités. Il n’est pas question de dire Jésus est messie, mais bien Jésus messie, de manière indissociable.

Chaque fois que l’on dit -est- on déchoit de l’amour. Et au moment où je me rends compte que mon aimée possède telle qualité ou telle autre, tel défaut ou tel autre, alors je suis irrévocablement sorti de l’amour - même si, comme malheureusement cela arrive souvent, je continue à croire que je l’aime, puisque j’ai désormais de bonnes raisons de le faire. L’amour n’a pas de raisons - et c’est pour cela que, chez Paul, il est étroitement lié à la foi...(...) Mais alors, qu’est-ce que le monde de la foi? Un monde qui n’est pas fait de substances et de qualités...(...) Un monde d'événements indivisibles dans lequel je ne juge pas et que je ne crois pas que la neige est blanche et le soleil est chaud, mais au contraire dans lequel je suis transporté et déplacé dans l’être-la-neige-blanche et dans l’être-le-soleil-chaud. Enfin, un monde dans lequel je ne crois pas que Jésus, cet homme-là, est le messie, fils unique de Dieu, engendré et non créé, co-substantiel au Père; mais je crois seulement en Jésus messie, je suis entraîné et transporté en lui, de telle manière que “ce n’est pas moi qui vit, mais le messie qui vit en moi” (201-202).

 Je reprends ici une réflexion sur le croyant, le croire et le cru qui m’amène à parler également de la différence entre les contenus de la foi, l’acte de croire, l’investissement personnel du croyant. Nous sommes spécialistes des dogmes et des définitions, même si nous n’avons pas tellement de pouvoir sur les réalités surnaturelles: en fait, nous sommes spécialistes de rien, à ce niveau; nous ne savons pas de quoi nous parlons, et la théologie négative est sans doute une bonne pédagogie de la foi.

 L’acte de croire est quant associé à la communauté; même quand nous ne savons pas très bien à quoi nous croyons, nous sommes sûrs d’être plusieurs à le croire. Les autres nous stimulent à croire. La foi a peu de chance de survivre sans le soutien de la communauté.

Et le croyant demeure, malgré la communauté, seul dans sa relation croyante, confronté en sa conscience à l’autre qui le regarde les yeux dans les yeux, comme Jésus regarde Pierre et lui demande: m’aimes-tu vraiment? Dialogue décisif, qui est le triple plongeon de Pierre dans l’amour, son vrai baptême au nom du Père de l’amour, au nom du Fils serviteur, au nom de l’Esprit de réconciliation.

Et le dialogue est pour nous; notre baptême se revit dans ce triple plongeon que nous devons répéter souvent face à Jésus. Il ne suffit pas de croire comme lui, mais de croire en lui, en nous laissant imprégner de sa présence, de son esprit de sollicitude et de compassion, de sa manière de penser et de réagir devant les impasses de la vie.

La question nous est donc à nouveau posée: croyons-nous en Jésus source de vie, espérance du monde, homme parfait, vrai bonheur pour l’humanité, guide et berger de nos âmes, coeur ouvert de blessures qui ne se referment pas et qui disent l’insondable tendresse de Dieu... croyons-nous en lui profondément...même si nous ne mettons pas son nom partout, même si nos symboles chrétiens n’ont plus la même place qu’autrefois dans la cité et dans la culture...

 L’opposition traditionnelle entre la contemplation et l’action nous est bien connue. Comment faire l’intégration de tout cela dans nos vies. Je nous propose de chercher sans cesse cette cohérence entre la vie vraie et la vraie vie, en mettant du spirituel dans notre matériel, du matériel dans notre spirituel.

 Nous sommes attirés par la pensée simple. La pensée simple est binaire: noir ou blanc, bon ou méchant, païen ou chrétien, gauche ou droite, conservateur ou progressiste, etc. Nous avons plaisir à ces oppositions claires ou tout est tranché en occultant l’ambiguïté du réel.

 La même chose vaut pour la vie intérieure, qui est aussi extérieure, et qui a besoin de l’extériorisation pour se maintenir. La pensée doit se dire, s’écrire, pour se transmettre. La vie ne peut se passer de mémoire, et celle-ci se dit dans des traditions, des héritages culturels, spirituels. Nous avons besoins de rites, de lieux, de gestes, de réunions, de popotes roulantes, de tout ce qui est l’action. Nous avons besoin de recueillement, de silence, de moments de prière, d’intimité avec notre Dieu. Mais ce ne sont pas là des domaines séparés, cloisonnés. Notre prière se vit partout, dans les rites, les lieux les plus divers, les gestes les réunions, les rencontres humaines. Tout peut être occasion de l’adoration silencieuse, de ce regard intérieur qui nous garde en contact avec nous même, avec notre Dieu, avec Jésus, avec son Esprit qui se joint à notre esprit pour prier le Père en disant Abba.

 La difficulté est de garder la cohérence en toutes choses, d’être chrétiens pour vrai partout en profondeur, enracinés dans l’amour de son nom.

 Et alors notre engagement est source de joie parce qu’il ne nous amène pas ailleurs que sur la route qu’est Jésus. Tous nos chemins sont à la fois chemin de croix et route d’Emmaüs, cheminement vers le soleil du Ressuscité, vers la Jérusalem céleste où il n’y a que joie.

 Je nous souhaite de vivre la foi-joie, l’espérance-joie, l’amour-joie en Jésus-joie de l’humanité et Joie du Père.


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