Fabriqué par Raymnond Paris

Conférence par Jean-Desclos, professeur titulaire


La pensée symbolique

 Jean Desclos, professeur titulaire

Faculté de théologie et d’études religieuses

Université de Sherbrooke

Chapitre du collectif Le symbole un messager publié chez Mediaspaul en 2001

 

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Le symbole donne à penser.

Paul Ricœur

J’ai en mémoire la boutade un peu étonnante d’un universitaire ridiculisant la formule biblique « le Christ est assis à la droite du Père» : comment peut-il s’asseoir à la droite de celui qui est partout et nulle part, qui n’est pas en un lieu et n’a pas de corps, etc. ? Et comment expliquer que Jésus se présente à la fois comme agneau et berger ?

L’anecdote pourrait être interprétée comme un blocage personnel vis-à-vis le discours religieux. Mais elle illustre un problème plus fondamental. Y a-t-il encore place, dans le monde de la recherche universitaire et dans la culture actuelle, pour une démarche de pensée faisant appel au langage et à la logique symbolique ? Le  vrai savoir ne s’obtient-t-il qu’à travers la pensée discursive linéaire ?

En somme, quel crédit accorder à la pensée symbolique ? Quelle valeur scientifique  ou quelle utilité réelle pour donner prise sur la vérité ? Ne risque-t-on pas d’induire les humains dans une sorte de tromperie ? Notre culture postmoderne serait-elle en train de réapprivoiser le symbole uniquement pour satisfaire la mentalité new-age et flatter les individus atomisés pressés de s’y projeter de façon narcissique, en s’inventant un monde moelleux de significations, de nouvelles idoles qui ressemblent à tous les faux dieux en ce qu’elles finissent par asservir leurs adorateurs[1] ? Comment intégrer les symboles et la symbolique, déjà bien admis dans les jardins des religions, des mythes, des rêves, de la poésie, du langage populaire, dans le temple du Sens et de la Pensée ?

Les disciplines molles ou fondamentales comme la théologie et la philosophie sont facilement ciblées comme n’ayant plus de pertinence dans une société obsédée par la dynamique comptable et mise au service de cette étrange idéologie nommée l’économisme. Quand vient le temps de démêler les options à prendre pour préserver notre richesse culturelle, il faut examiner la validité d’approches intellectuelles autres que celles peaufinées par le discours à tendance scientiste.

C’est sur cet horizon que se déploie ma réflexion ; elle entend faire voir la place importante de la pensée symbolique et de l’univers symbolique dans l’entreprise culturelle qui occupe les humains depuis toujours, et inscrire dans notre fréquentation des symboles la conviction qu’ils sont le lieu d’exercice d’une intelligence ouverte, capable de rendre compte de la réalité du monde et des expériences humaines dans toute leur complexité.

La richesse épistémologique de la pensée symbolique

Un certain discours scientifique, paré des couleurs de la rigueur, de la démonstration, de la logique étanche, de la solidité méthodologique, a acquis ses lettres de noblesse dans le territoire culturel et dans les multiples chantiers du progrès technique. Les sciences dites exactes servent de tremplin à la fabrication d’objets utiles, et entretiennent le développement économique par la création d’un immense marché de distribution et de consommation de ces biens. Le modèle technoscientifique fonctionne  à plein régime, et il a tendance à s’imposer comme seule manière de penser le monde et l’être humain, en laissant entendre que les autres sciences, dites sciences humaines,  à versant moins utilitaire, moins économiquement rentables, ne peuvent recevoir l’attention et la crédibilité des vraies sciences.

La mentalité dite scientifique tombe facilement dans le panneau de la simplification. Pour certains, le fait de séquencer le génome humain donne la certitude que nous pourrions bientôt comprendre, démonter, et contrôler la machine biologique qui nous fait exister, et de ce fait, la pensée elle-même.

Belle illustration des théories déterministes qui croient expliquer tout le réel par un ensemble de causes à la source des faits singuliers et même des décisions ponctuelles de nos vies. Par exemple, la neuropsychologie devrait permettre de déchiffrer un jour les modèles chimiques et les interactions neuronales qui donnent naissance, dans des conditions précises, à tel type de rêve. Ainsi dit, c’est bien le rêve éveillé du scientiste qui est étalé au grand jour : celui de posséder toutes les clefs d’explication d’un phénomène, de pouvoir idéalement le prédire, voire de le contrôler.

D’où le discrédit pour tout ce qui n’entre pas dans ce corset. Pourtant, comme l’affirme un peu sèchement M. Heidegger, « La science ne pense pas[2]». Car penser implique d’aller au-delà d’une simplification de sens. « La multiplicité de sens est plutôt l’élément où la pensée doit se mouvoir pour être rigoureuse[3] ». Mieux, la pensée ne peut surgir vraiment que de ce qui n’est pas encore advenu à elle. « L’Impensé est le don le plus haut que puisse faire une pensée[4] ». Le langage désertique, au degré zéro de figuration et d’évocation, « le moins marqué du point de vue rhétorique» et en même temps le moins riche, c’est bien le langage scientifique[5]. La science a ses limites. Peut-elle les reconnaître ?

Car la hantise de l’explication claire procède d’un besoin de tout définir, d’inscrire le réel dans des frontières et des systèmes préétablis. Nous aimons les notions simples, les vérités définissantes et définitives, celles qui épousent l’architecture bien réglée des horloges redonnant au même rythme, sans surprise, les mêmes heures jour après jour. Nous sommes adeptes des formules toutes faites, des réponses apaisantes. Il n’est pas si facile de consentir à l’impensé, à l’ambigu, à l’incertain, voire à l’inutile.

Or, le symbole nous entraîne dans cette direction, à bonne distance de l’hyper-rationnel et du déterminisme, vers le méta-rationnel, le monde plus insaisissable qui est à la marge du langage simple, dépassant le fait de nommer les choses telles que vues, pour exprimer les choses telles que senties, inscrivant dans le rapport au monde une intelligence seconde et plus libre, le mot intelligence référant ici à cette activité qui consiste à  lire-dedans le réel, à le saisir par en dedans, à s’y glisser dans toute sa richesse singulière et dans toute sa force d’évocation de l’universel[6].

Nous référons ici au symbole dans son profil polysémique riche de significations anthropologiques, spirituelles, culturelles, religieuses. Car il y a un profil plus technique du symbole : le chiffre[7], la lettre, le mot, la note de musique, le panneau de signalisation, le signe algébrique ou mathématique. À ce titre, l’explication de l’origine du mot «sym-bole» à partir de l’usage de rassembler les deux morceaux cassés d’un même tessère, comme signal de reconnaissance ou d’alliance, évoque un aspect plutôt pâle du symbole. A. Lalande introduit ses définitions du symbole par référence à ce «signe de reconnaissance, formé par les deux moitiés d’un objet brisé qu’on rapproche[8]».  Mais selon B. Allemann, qui rapporte une étude de René Alleau sur la nature des symboles, cette histoire du tessère « ne concernerait pas en vérité le symbole, mais seulement ce que les Grecs auraient appelé un syntème, c’est-à-dire quelque chose de statique, un moyen de communication, une chose comparable avec une autre chose, telles les deux moitiés du tessère[9]». Le symbole est épiphanie de sens et de signes croisés. Il est radicalement pluriel. Radicalement, c’est-à-dire en sa racine, carrefour de significations, comblant l’écart entre divers univers de sens, l’un renvoyant à l’autre en réciprocité. Le signe pauvre et solitaire n’est pas symbole. Le symbole cache une pluralité de signifiés dans ses replis. Le messager-symbole est riche et solidarisant.

Le symbole a une densité sémantique qui le situe en territoire apophatique, toujours liée à une forme d’absence, voire de silence[10]. Il évoque autre chose que ce qu’il est concrètement, « quelque chose d’absent ou d’impossible à percevoir[11]». En même temps qu’il marque les limites de notre capacité de dire, de définir l’être, il fait éclater la richesse paradoxale de l’indicible, par le détour de la figure, de l’analogie, de la métaphore. Magnifique chevalier de la maïeutique, il est l’accoucheur par excellence de la co-naissance, en sa face proactive de tête chercheuse, non pour expliquer la réalité de manière causale et rigoureusement conceptuelle, mais pour aider à la comprendre en la “ représentant ”, en rendant présent ce qui s’y cache, ce qui est absent. « Un symbole ne renvoie donc pas seulement à autre chose ; c’est en “tenant lieu” qu’il représente. Or, tenir lieu signifie rendre présent ce qui ne l’est pas. Ainsi, le symbole “tient lieu” en représentant, c’est-à-dire en rendant une chose immédiatement présente[12] ». C’est en cela qu’il est messager.

Le messager d’humanité

Les animaux n’ont pas de profil symbolique. Il n’y a de symbole que dans et par l’expérience humaine, dans le travail de connaissance et de communication de l’être-pensant. L’histoire des sociétés et des religions nous instruit de l’omniprésence du symbole dans la vie de l’humanité. Comme l’air invisible et indispensable à notre survie, le Symbole nous imprègne, nous inspire et nous fait respirer, nous enveloppe et nous définit. L’être humain est un animal symbolique, façonné par les symboles bien plus qu’il ne les façonne. Le symbole est un bien donné, transmis, hérité.

D’une part, nous n’inventons pas les symboles : ils nous précèdent. Nous les recevons, les fréquentons, les intégrons dans notre expérience personnelle. Les symboles ont leur consistance en eux-mêmes, comme les œuvres d’art : ils se mettent eux-mêmes en valeur[13]. Avec son préfixe sym/avec, et son action de  mettre ensemble, à la manière du mot co-naître qui implique un rapport à autre que soi, le symbole est messager-médiateur, d’abord de façon diachronique. Il est donné dans un héritage qui nous est commun, en humanité, et par lequel nous continuons, inlassablement, de tisser les fils d’une longue histoire. Ils nous relient aussi ensemble aujourd’hui, de manière synchronique, autour de rêves, de représentations, d’idéaux plus ou moins nommés, de repères langagiers inscrits dans le ciel de la connaissance comme des constellations dont on ne remet pas en cause l’identité.

Les symboles nous précèdent et nous enveloppent de partout. Les Anciens ont observé les étoiles et fait des regroupements, deviné des formes, inscrit des noms dans l’infini de la voûte étoilée. Vus de la terre, ces points lumineux ont pris la figure d’animaux, de divinités, inscrivant dans le firmament nocturne un langage symbolique qui dure et n’est pas remis en cause. Les astres se sont vu attribuer une influence sur la vie humaine, les mouvements célestes des étoiles et des planètes ont fait naître une lecture symbolique de l’existence dans l’astrologie et les signes du zodiaque. La bonne étoile  est devenue l’expression d’une heureuse conjoncture du temps qui voit naître un enfant de la terre. Les Mages venus adorer l’enfant de Bethléem étaient sensibles à ce message du ciel, comme le rapporte Mathieu en faisant écho à la culture de son temps.

Les études phénoménologiques sur les religions, leurs mythes et leurs symboles font voir l’impressionnante présence de symboles très divers et parfois très communs dans l’imaginaire religieux de l’humanité, dans les interprétations du divin et dans les pratiques rituelles qui y sont associées[14]. Les cultures d’autrefois et d’aujourd’hui doivent leur vitalité à ce fourmillement de symboles, étalés dans le langage, tant celui de la philosophie que celui de la techno-science, inscrits dans la vie politique, insérés dans la création artistique, présents dans la vie quotidienne et ordinaire des gens comme les instruments de la pensée et de l’action. En ce sens, le symbole, bien enraciné dans les éléments visibles du monde et les processus de la perception des humains, peut se vanter d’être le premier instrument de la mondialisation, en tout cas celle de la culture. Les études d’anthropologie religieuse autant que la théorie de l’inconscient collectif chez C. G. Jung font bien voir le caractère universel de référents symboliques et leur fécondité pour aider à penser l’impensé de la vie psychologique.

Les références symboliques de l’existence individuelle et collective ne se modifient pas facilement[15]. Une caractéristique des symboles, dans leur couleur universelle, est leur signification fixée : le soleil, la lumière, le feu renvoient à des émotions ou des représentations évoquant la vie, la joie ; la nuit, la forêt, la terre, la mer, les arbres ont également leur propre message symbolique. Le symbole impose sa structure.

Mais d’autre part, il faut voir aussi les symboles comme nos produits. Car« c’est nous-mêmes qui avons produit nos symboles. C’est en passant par eux que la conscience devient pour elle-même objective et c’est en eux qu’elle fait l’expérience d’elle-même comme sujet[16]». Comme le signale Jung en parlant des rêves et des symboles qui y affleurent, ces significations sont  relativement fixées, pas totalement étanches[17]. Encore ici il faut insister : il y a un espace d’interprétation, un certain flou qui laisse une liberté à l’interprète de s’y investir pour en enrichir la signification. Le symbole est vivant : à la fois le même et toujours autre dans la démarche herméneutique auquel nous le soumettons.

Le messager généreux

Dans sa critériologie du symbole, Paul Ricœura name="_ftnref18" title="" href="#_ftn18">[18] lui donne trois dimensions : cosmique/ontologique, onirique/psychique, poétique. Dans son essence même, le symbole est un chantier herméneutique. La célèbre formule de Ricœur « le symbole donne à penser » indique bien la richesse particulière du symbole dans et par l’herméneutique qu’il provoque. C’est l’herméneutique qui sauve le symbole de tout risque d’insignifiance[19] et permet ce parcours paradoxal à travers un « signe opaque.»

Le symbole donne, pour ainsi dire gratuitement, spontanément, sans effort ; il est source. Il donne à penser et provoque à l’effort d’interprétation. Il est donateur de sens dans la transparence opaque de l’énigme. En ce sens, il libère la pensée en la laissant aller à la rencontre des affects, des émotions, des intuitions.

La formule de Ricœur renvoie à la question de M. Heidegger, titre de son ouvrage Qu’appelle-t-on penser ? Heidegger, dans son étude, se réfère à Nietzsche et à sa formule cinglante extraite de Ainsi parlait Zarathoustra : « Le désert croît. Malheur à celui qui protège le désert.» Il développe longuement l’idée suivante : « Ce qui donne le plus à penser dans notre temps qui donne à penser est que nous ne pensons pas encore[20]».  Malheur à quiconque croit qu’il pense vraiment, qui se pense arrivé dans la pensée. La pensée est cheminement, en réponse à l’appel de l’Être. « Ce n’est que la marche et rien que la marche, ici la mise en question qui pense véritablement, qui constitue le cheminement. Le cheminement est l’acte de laisser surgir le chemin[21]».  Non pas corridor étroit pour l’esprit humain, mais vaste étendue ouverte où se déploie la pensée.

Le travail symbolique de nos vies intellectuelles, psychologiques, spirituelles se déploie toujours à la marge mobile des définitions sèches, des certitudes désertiques, des concepts pointus. Ce travail est à risque : risque de significations imprécises et sans cesse réexaminées, risque d’interprétations contradictoires, risque d’erreurs dans la communication. Mais seul le cadre symbolique de l’expérience humaine peut en assurer la totale vitalité et liberté. Car le symbole donne également à vivre. Il provoque à chercher le sens, à se mettre au diapason de l’Autre puisque, en sa face première, tout symbole est relation.

Et cette relation construit le sens, le symbole faisant partie d’une architecture de sens dans laquelle chacun peut entrer comme dans une maison à la fois bien construite et toujours en construction, comme si le cerveau humain réussissait à capter les éléments positifs associés au symbole, pour en tirer le maximum de messages pour son développement, pour sa sécurité affective, pour sa vie. Parce que le flou symbolique laisse place à toute interprétation, le sujet s’y investit avec toute sa charge spirituelle ou éthique, pour trouver dans le mythos un logos riche, plus riche que le seul sujet lui-même[22].

Comprendre que le symbole  donne à penser, c’est laisser entendre qu’il renvoie à l’herméneute qui l’entend ou le perçoit pour activer en lui sa capacité de se déplacer en direction d’autre que soi. Il l’entraîne à se penser dans le symbole, à s’introduire dedans, mais aussi à se laisser bousculer par lui, comme en un mouvement dynamique. S’il donne à penser, il donne à être pleinement. Le symbole fait danser l’esprit. Autant que l’esprit qui danser le symbole. En son profil  cosmique, selon la critériologie ricœurienne, dans le symbole « la manifestation par la chose est comme la condensation d’un discours infini[23] » : le jeu symbolique se prête à une infinité de possibles et fait éclater l’éternité dans le temps, il est « pont entre le visible et l’invisible, le temporel et l’éternel[24]».

NNous voyons bien qu’il se situe en dehors de la frontière de la clarté sèche de la rationalité, puisant à l’oasis de l’imaginaire pour y capter le plus inconnaissable, l’indicible, à partir de repères connus, reçus ou construits avec une certaine liberté herméneutique. Et c’est là que la pensée symbolique produit ses meilleurs fruits, y compris pour le développement de la science, des savoirs élaborés sur les bases rigoureuses de la démonstration de la validité d’une théorie. Ce travail scientifique qui procède par argumentation, déduction, théorisation, prend sa source dans une précompréhension, une intuition, une inspiration, une hypothèse parfois un peu folle. L’intellectuel influent ou le scientifique reconnu a souvent un profil d’artiste, un peu inclassable, capable d’une approche éclatée et synthétique de la réalité, sensible aux sens cachés et au méta-rationnel.

Les trois mondes de Monsieur Karl

Le philosophe Karl Popper pose la question de la vérité et de notre accès à la vérité, par le discours scientifique, en proposant une typologie pour comprendre le i style="mso-bidi-font-style:normal"> fonctionnement de la connaissance. De quoi s’agit-il ? De trois mondes ou univers. «Premièrement, le monde des objets physiques ou des états physiques ; deuxièmement, le monde des états de conscience, ou des états mentaux, ou peut-être des dispositions comportementales à l’action ; et troisièmement, le monde des contenus objectifs de pensée, qui est surtout le monde de la pensée scientifique, de la pensée poétique et des œuvres d’art[25]».

Appliquée au symbole, cette distinction pourrait nous aider à en saisir la structure globale, en rapprochant ce triptyque de la critériologie de Ricœur. Car le symbole est “ chose ”, “ objet ”, “ réalité ” dans le premier monde ; il enveloppe notre rapport au réel, dans ce que nous nommons avec justesse la connaissance symbolique ou le discours symbolique ; il construit un univers autonome de repères pour l’esprit, à la manière d’un trésor culturel, comme les théories, les concepts, les idées qui ont leur subsistance en dehors du monde 1 et du monde 2.

Dans la théorie de Popper, ce troisième monde nous fait prendre conscience de l’autonomie d’un stock culturel existant indépendamment de la réalité physique en tant que telle et indépendamment de notre activité de connaissance. « L’idée d’autonomie est centrale dans ma théorie du troisième monde : bien que le troisième monde soit un produit humain, une création humaine, il crée à son tour, comme les autres produits animaux, son propre domaine d’autonomie[26]». De même qu’une théorie scientifique, qui a son autonomie propre, en engendre une autre, de même les symboles ont le pouvoir d’en faire surgir d’autres, cette fois par associations, interprétations croisées, explorations de nouvelles significations. L’univers symbolique a sa consistance en soi, à la manière du monde des idées tel que le comprend Popper. Et il a sa fécondité : c’est une immense réserve de significations, toujours en gestation de nouvelles manières de rendre compte de soi et du monde.

Y a-t-il une frontière étanche entre le monde des idées scientifiques et celui des symboles ? Pouvons-nous vraiment nous appuyer sur les symboles pour expliquer, argumenter, définir le réel ? Popper suggère une réflexion interpellante sur le glissement que fait la pensée humaine entre les nuages et les horloges : une certaine mentalité scientiste et déterministe s’applique à ramener le flou des nuages à l’explication mécaniste de l’horloge ; une approche inverse tend à discréditer toute nécessité et explique le monde par l’indéterminisme le plus total, ramenant les horloges à être des nuages[27].

Certaines réalités ne peuvent être pensées que par l’approche symbolique, plus proche des nuages que des horloges. Des situations, des expériences, des énigmes mettent à l’épreuve nos capacités de tout expliquer. C’est par la démarche symbolique que nous avons accès à une certaine connaissance de Dieu, de la liberté, de la vie, de l’amour, de la personne humaine, de la souffrance et de la mort, de notre place dans l’univers et dans l’histoire. Il ne s’agit pas d’une démarche “ scientifique ” dans le registre des horloges. Et cela ne lui enlève pas sa validité et sa richesse.

La question a une incidence majeure non seulement sur la qualité de nos démarches scientifiques, mais aussi sur le sens de la liberté humaine et de nos décisions. Et c’est là que la fiabilité du recours au langage et à la pensée symbolique peut parfois poser problème dans nos sociétés technoscientifiques. Quel crédit accorder aux médecines douces, qui s’appuient davantage sur la logique des nuages que sur celle des horloges ? Comment discerner la validité, sinon la vérité, de systèmes de croyance syncrétistes qui ont la couleur de doctrines placebos ?

La difficulté est associée au déplacement du savoir vers le sujet, avec le risque d’affaiblir la rigueur d’une pensée objective. Car la pensée symbolique mobilise le sujet pensant, l’oblige à s’investir dans une démarche où il ne peut s’en remettre seulement à un objet pensé et transcrit dans un concept ou une définition. Elle permet ainsi de rendre compte de l’expérience singulière des sujets pensants, dans l’enchevêtrement de leurs intuitions, de leurs perceptions, de leurs compréhensions. Elle se déploie dans un exercice herméneutique qui rend davantage justice à la complexité du réel. Et à ce titre, elle est une excellente servante de la vérité.

Ne tuez pas le messager

Il faut requalifier la pensée symbolique au cœur de la rationalité triomphante. Non pas seulement parce qu’il faut ré-enchanter ce monde, pour faire écho à la célèbre formule de Max Weber constatant le désenchantement du monde moderne, mais bien parce que c’est la vie même de notre culture, de nos sciences, de nos institutions qui dépend de la vigueur de la pensée symbolique. Comment protéger un tel messager ?

K. Popper dit que nous consommons des théories et en fabriquons comme les abeilles consomment et fabriquent le miel[28]. Nous pouvons dire la même chose des symboles. Nous en consommons, en recevons de l’immense réserve de produits culturels (monde 3), et nous en inventons, en produisons, selon une dynamique qui fait bien voir que le symbole est un vivant. Nos expériences symboliques se retrouvent essentiellement en trois domaines de l’existence, que diverses disciplines examinent chacune selon sa méthode. Expériences du rêve, où les symboles servent de clés pour interpréter les rapports du sujet pensant à lui-même, à son univers intérieur d’affects, de désirs, de pulsions. Expériences religieuses, où les symboles servent de médiation pour penser le rapport au Monde, à la Transcendance, à l’Absolu, à l’Idéal, au Bien et au Mal. Expériences poétiques, où les symboles surgissent comme expression d’une pensée ouverte et créatrice, capable de faire éclater les limites du langage et de la signification.

Certes, comme le dit P. Ricœur, les symboles ne meurent pas[29]. Ils ont une immense résistance parce qu’ils sont déjà très structurés et très structurants. Nous ne fabriquons pas de toutes pièces l’univers symbolique ; il n’est pas projection arbitraire, invention, jeu. Il envahit notre existence et la dimensionne. Mais les symboles ne doivent pas non plus faire mourir la pensée, ou l’anémier. Ils le feraient s’ils devenaient une chose, un simple objet, un objet de plus dans le grenier des outils que manipule la raison.

Ne pas tuer le messager, c’est s’accueillir comme être pensant qui n’est pas seulement rationnel, se voir comme être symbolique, prendre acte et conscience de sa propre identité symbolique, de sa personnalité comme masque complexe d’héritages familiaux, de construits socioculturels, de réseaux de relations et de significations qui tissent une identité à la fois constante et fluide.

Respecter le symbole, c’est se discipliner à penser dans une pensée jamais fermée. C’est entrer dans l’ordre symbolique, car « c’est dans l’ordre symbolique que le sujet se construit ; mais il ne le fait qu’en construisant le monde, ce qui lui est possible dans la mesure où dès sa naissance il hérite d’un monde déjà culturellement habité et socialement aménagé, bref déjà parlé. L’ordre symbolique apparaît ainsi comme un jeu de construction[30]». Il y a dès lors interaction constante, cheminement. Le discours symbolique s’inscrit comme instance de reconnaissance du sujet dans le discours de connaissance[31].

Messager vivant et dynamisant, le symbole le demeure si nous le laissons venir à nous avec toute la charge d’inconnaissance et d’imprécision dont il est riche. Il faut dès lors laisser le symbole être symbole, sinon il ne donne plus rien, ni à penser, ni à vivre, ni à être. Tuer le symbole, c’est le disséquer, l’analyser, le contrôler, le défaire comme un jeu de blocs. C’est le réduire à être l’écho fleuri d’une définition au sens strict, celle qui sanctionne les limites du penser. Et c’est là qu’il y a risque de protéger le désert, de tuer la vie. Trop expliquer un symbole, par un flot de paroles, c’est le mettre à mort.

Laisser parler le messager, c’est alors également cueillir le silence, l’indiscernable des contours, le vague des références archéologiques et archétypales, le mystère ou l’indicible de la charge de signification inscrite en chaque symbole et dans tout système symbolique.

Ne pas tuer le messager, mais s’en faire un partenaire de croissance. Comment ? Tout en l’accueillant comme donateur de pensée et d’être, le sujet symbolique que je suis se glisse dans l’univers symbolique en demeurant en éveil, en ne laissant pas le symbole m’asservir passivement par la force de son impact culturel, sa portée unifiante, holistique, apaisante, risquant de me réintroduire dans une autre forme de certitude. Ne pas tuer le symbole, c’est en exploiter la force heuristique, pour maintenir un constant travail de la pensée, un travail de recherche sur soi, sur le monde, sur les autres, sur Dieu. Le symbole est un messager de créativité ; il m’invite à devenir le poète de ma propre vie, du rayonnement à l’infini de mon univers singulier.

Car le messager ne trompe pas. Certes, il ne dit pas tout. Mais il donne à penser, et plus qu’on ne le pense ! Il est la condition même de la pensée. À condition que le sujet symbolique le laisse entrer dans son univers, et n’occulte pas son propre besoin du symbole pour vivre en harmonie avec lui-même et avec son univers.

La démarche clinique autant que la quête psycho-spirituelle s’appuient sur la solidité épistémologique de la pensée symbolique, qui n’est pas pensée molle et trompeuse, mais donneuse de sens jamais totalement saisis et déployés. La pensée n’est pas la connaissance. « Si quelqu’un prend les informations des sciences pour la connaissance de l’être même dans sa totalité, c’est qu’il s’abandonne à une superstition scientifique. Qui cesse de s’étonner cesse de s’interroger. Qui n’admet plus aucun mystère ne cherche plus rien[32]». Là où s’arrête la connaissance, la pensée continue son immense travail. « Le savoir me permet, grâce à son application technique, d’agir sur le monde extérieur ; le non-savoir, lui, permet une action intérieure par laquelle on se transforme soi-même[33].» Et alors, le symbole renvoie à la Transcendance du sujet, à l’indicible de chaque être humain et de l’expérience spirituelle qui se love sans cesse dans son agir. Du fait qu’il est symbolique, chaque être humain est plus que ce qu’il pense être. Il est “ relation ” du fait même qu’il habite et est habité par les symboles. Il est projet sans fin parce que la pensée symbolique le renvoie toujours “ au-delà ” des certitudes et des ambitions de contrôle de la vérité.

Conclusion

La rationalité sèche est rapidement prise en défaut. Elle fait croître le désert. Les humains ne peuvent comprendre leur monde et se comprendre eux-mêmes sans cet investissement dans une pensée prégnante de symbole et de vie. Car le symbole est un pourvoyeur de sens, parfois avec une efficacité thérapeutique étonnante.

Je propose de nous habituer à lire notre vie comme le déploiement extraordinaire de notre potentiel symbolique, dans nos relations humaines, notre façon de vivre le rapport au corps malade, à la souffrance, aux grandes questions de sens. L’exercice de la pensée symbolique, même sans référence ou visée psychothérapeutique précise, est une manière de vivre humainement, de bien habiter ce monde, de bien vivre au cœur de la culture. Comment ?

– D’abord, faire l’inventaire de notre propre répertoire de symboles, ceux qui participent à la quête d’identité personnelle et aux relations humaines, ceux qui s’inscrivent dans les expériences spirituelles et religieuses.

– Penser et vivre symboliquement, c’est s’inscrire constamment dans une sorte de fantaisie et de créativité, avec une âme d’enfant, celle qui donne accès au Royaume. Car l’enfant habite spontanément le symbole. Il saisit finement les grandes articulations cachées de la vie et de la pensée.

– Penser symboliquement, c’est se convertir à un rapport au monde qui soit riche d’émotion, de sensibilité à cette beauté indéfinissable de l’Être.

– Penser symboliquement, c’est s’identifier comme être symbolique, en laissant le symbole penser en soi, librement.

– Vivre symboliquement, c’est chercher les liens, faire advenir des sens nouveaux, prendre le risque de la rencontre de soi et des autres. Le contraire du symbolique, c’est le diabolique, ce qui divise, qui déconstruit le sens.

– Vivre symboliquement, c’est prendre le risque de multiples sens à chercher avec d’autres, patiemment. Car, comme le dit K. Jaspers, « la vérité commence à deux[34] ». Et alors, le symbole fait respirer l’intelligence et le cœur, il désemprisonne la raison de son  insignifiance en la renvoyant à l’Être qui n’est jamais totalement pensé.


[1] Gilles LIPOVETSKY. L’ère du vide. Essai sur l’individualisme contemporain, Folio, Essais, 121, Paris, Gallimard, 1993. « Le narcissisme, nouvelle technologie de contrôle souple et autogéré, socialise en désocialisant, met les individus en accord avec un social pulvérisé, en glorifiant le règle de l’épanouissement de l’Égo pur.», p. 79.

[2] Martin HEIDEGGER. Qu’appelle-t-on penser ? trad. A. Becker et G. Granel, Paris, PUF, 1959, p. 26.

[3] Ibid., p. 113.

[4] Ibid., p. 118.

[5] Paul RICŒUR. La métaphore vive, Essais, 347, Paris, Seuil, 1975, p. 180.

[6] « Il faut insister sur ce terme : le non-rationnel n’est pas de l’irrationnel, il ne se situe pas par rapport au rationnel ; il met en œuvre une autre logique que celle qui a prévalu depuis les Lumières. Il est maintenant de plus en plus admis que la rationalité du XVIIIe siècle et du XIXe siècle n’est qu’un des modèles possibles de la raison à l’œuvre dans la vie sociale. Des paramètres tels que l’affectuel ou le symbolique peuvent avoir leur rationalité propre. De même que le non-logique n’est pas de l’illogique, on peut s’accorder sur le fait que la recherche d’expériences partagées, le rassemblement autour de héros éponymes, la communication non verbale, le gestuel corporel reposent sur une rationalité qui ne laisse pas d’être efficace, et qui par bien des aspects est plus large et, dans le sens simple du terme, plus généreuse. » Michel MAFFESOLI. Le temps des tribus. Le déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes, Paris, La Table Ronde, 2000, p. 255.

[7] Il existe une symbolique numérique parfois étonnante d’évocations spatio-temporelles (les quatre points cardinaux, les douze mois solaires, les sept jours de la semaine, etc.) mais également propice à des interprétations anthropologiques ou théologiques. C. G. Jung fait une analyse originale de l’importance symbolique du nombre quatre. Selon lui, « tandis que le symbole central du christianisme est une Trinité, la formule de l’inconscient est une quaternité. » C. G. JUNG. Psychologie et religion, trad. M. Bernson et G. Cahen, Paris, Buchet-Chastel, 1958, p. 114.

[8] André LALANDE. Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, Presses Universitaires de France, 1947, p. 1057.

[9] Béda ALLEMANN.  Le symbole chez les préromantiques allemands, Le Symbole, Paris, Arthème Fayard, 1959, p. 117-118.

 

[10] M. MAFFESOLI rappelle avec justesse « la fonction unifiante du silence, qui a pu être compris par les grands mystiques comme la forme par excellence de la communication. Et quoique leur rapprochement étymologique prête à controverse, on peut rappeler qu’il existe un lien entre le mystère, le mystique et le muet ; ce lien est celui de l’initiation qui permet de partager un secret. » M. MAFFESOLI. Le temps des tribus […], p. 166.

[11] A. LALANDE. Vocabulaire […], p. 1057.

[12] Hans Georg GADAMER. Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, trad. P. Fruchon, J. Grondin, G. Merliot, Paris, Seuil, 1996, p. 172.

[13] Ibid., p. 138.

[14] Mircéa ÉLIADE. Traité d’histoire des religions, PBP, 312, Paris, Payot, 1975.

[15] À la Révolution française, on a voulu refaire le calendrier sur une base non plus symbolique-mythologique, mais à partir d’une rationalité plutôt sèche permettant d’identifier les mois et les saisons en lien direct avec les changements climatiques et les rythmes de la vie agraire (pluviose, brumaire, etc.). Le système n’a pas tenu le coup. Personne ne songerait à refaire la nomenclature des journées et des mois, déjà fixée sur la corde non-rationnelle de références mythologiques à Janus, Mars, Venus ou Mercure...

[16] Jürgen HABERMAS. La technique et la science comme “ idéologie ”, trad. J. R. Ladmiral, Paris, Gallimard, 1968, p. 183.

[17] C. G. JUNG. L’homme à la découverte de son âme, Paris, Payot, 1962, p. 266.

[18] Paul RICŒUR. Finitude et culpabilité. II. La symbolique du mal, Paris, Aubier-Montaigne, 1960. Ricœur explique comment, surtout en lien avec la faute, « la conscience de soi semble se constituer dans sa profondeur par le moyen du symbolisme et n’élaborer de langue abstraite qu’en seconde instance par le moyen d’une herméneutique spontanée de ses symboles primaires», p. 16.

[19] Ibid., p. 329.

[20] Ibid., p. 24. Soulignés de l’auteur.

[21] Ibid., p. 247.

[22] M. HEIDEGGER explique comment le mythos et le logos ne doivent pas être opposés. M. HEIDEGGER. Qu’appelle-t-on […], p. 29.

[23] Ibid., p. 18.

[24] Marie-Madeleine DAVY. Les symboles et l’histoire, Le symbole, Paris, Arthème Fayard, 1959, p. 32.

[25] Karl K. POPPER. La connaissance objective, trad. J. J. Rosat, Paris, Champs-Flammarion, 1991, p. 182-183.

[26] Ibid., p. 196.

[27] Ibid., p. 319-382.

[28] Ibid., p. 427.

[29] Paul RICŒUR. “ Poétique et symbolique ”, Initiation à la pratique de la théologie, t. 1, Paris, Cerf, 1982, p. 55.

[30] Louis-Marie CHAUVET. Symbole et sacrement. Une relecture sacramentelle de l’existence chrétienne, Cogitatio Fidei, 144, Paris, Cerf, 1987, p. 91.

[31] Ibid., p. 132.

[32] Karl JASPERS. Introduction à la philosophie, trad. J. Hersch, Paris, Union Générale d’éditions, 10/18, 269, 1965, p. 136.

[33] Ibid., p. 137.

[34] Ibid., p. 132.

 


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