Fabriqué par Raymnond Paris

Conférence par Jean-Desclos, professeur titulaire


MÉDIAS, RELIGIONS ET RELIGIEUX CONTEMPORAIN

Jean Desclos, professeur titulaire

Faculté de théologie et d’études religieuses

Université de Sherbrooke

Conférence au congrès de

l’Union catholique internationale de la presse (UCIP)

Sherbrooke juin 2007


 Préambule

Je situe mon propos à partir de ma propre expérience de prêtre et théologien au cœur du monde des médias, que je fréquente depuis plus de quarante ans, soit comme journaliste au Messager St-Michel, comme rédacteur  de la page religieuse de La Tribune, comme ressource intervenant à la radio ou à la télévision sur divers sujets religieux ou éthiques, comme éditorialiste à La Tribune durant quelques années, comme président de deux projets de télévision religieuse et participant à ces mêmes projets : je parle à partir de mon expérience aussi bien que de mes recherches théoriques sur le sujet. Cela est un avantage aussi bien qu’une limite.

Introduction

Les grands récits fondateurs des systèmes de croyances religieuses s’appliquent à présenter le début et la fin de notre monde. Comment le monde a-t-il commencé? Comment finira-t-il? Les textes bibliques transcrivent ces questionnements en apportant des réponses qui se condensent autour de quelques thèmes : Dieu est le seul créateur du monde des choses et l’être humain est issu de sa volonté bienveillante comme partenaire appelé à prolonger son œuvre de création; Dieu est Parole se révélant dans le monde comme la lumière des humains; Dieu est inspiration, souffle de vie qui conduit les humains à la vérité et à la communion; le monde des humains, issu des mains de Dieu, retourne à Dieu. L’existence humaine et l’histoire ne prennent leur signification et leur perfection qu’en Jésus le Christ, qui est le début et la fin de tout, l’alpha et l’oméga.

 Au commencent est la Parole, le Logos. Cela est bien dit dans le prologue de l’évangile de saint Jean, et nous pouvons comprendre par là que toute démarche de foi et toute appartenance religieuse est enracinée dans une démarche de communication. Au commencement, c’est-à-dire radicalement, Dieu est communication : il parle et interpelle, il sollicite et séduit, il accompagne et libère, il patiente et respecte la liberté de ses interlocuteurs, il nous prie de le prier, il fait alliance sans s’imposer. La religion, en son sens étymologique, peut se comprendre comme instance de relations, verticales et horizontales, ou mieux encore comme expérience de communications entre les humains et l’absolu, le transcendant, le monde des forces supérieures, le sacré. «Au commencement est la relation[1]».

Ce que l’on connaît de la tradition judéo-chrétienne s’applique à tout système de croyances et à toute grande tradition religieuse : tout tient dans la communication, celle venant du Dieu ou de son prophète, ou du fondateur de la croyance, du gourou ou du maître. Communication forte, divine, définitive, incontestable, porteuse de sens et de vie.

C’est sur ce fond de scène que doit s’inscrire notre réflexion sur les médias et la construction du religieux contemporain. Car les médias font référence à une semblable dynamique de communication.

 De la communication prédéfinie aux médias éclatés

La Parole sacrée, transmise de génération en génération, le fut selon des harmoniques variables, mais sans remettre en question sa valeur déterminante pour éclairer, guider et encadrer la vie des humains. Dans l’univers de l’oralité et de la proximité familiale ou tribale, une même culture simple et un même modèle d’appartenance prévalent, consolidant une identité forte et des certitudes incontestables, avec des stratégies connues de protection contre toute remise en question de ce monde de communications prédéfinies.

 Dans cet univers, mythes fondateurs et dogmes bien ciselés sont inscrits dans la mémoire collective, les prescriptions et les interdits tracent de manière incontestable le chemin du bonheur, les sens à donner à la souffrance et à la mort étant connus et intégrés à la vie concrète. Culture enracinée dans le passé à perpétuer.

 Arrive la technologie, qui bouleverse les communications entre les humains, avant de brouiller la communication avec leurs dieux. Imprimerie, chemin de fer, téléphone, TSF, télévision, transistor, internet, cellulaire… L’univers de proximité tribale est complètement bouleversé : la terre rapetisse, les lointains asiatiques deviennent mes voisins et mes fournisseurs de produits de toutes sortes…Culture tendue vers un futur et ses innombrables promesses.

 Dans ce nouveau monde, quelle place a la Parole divine et son influence sur la vie des gens? L���histoire de la révélation et de sa communication à travers les gén��rations s’est déroulée sur le spectre de l’uniformité, de la certitude, de la répétition : avant l’explosion des médias, avant l’imprimé, les sociétés occidentales vivaient sous l’influence des prédicateurs, la puissance de leur parole diffusée dans les campagnes avec le même message partout le dimanche, uniformité et adhésion de tous au même magistère. Cette époque est terminée : les médias font fonction de magistère et exercent un pouvoir nouveau. Ils définissent les canons de la culture et des conduites humaines. Ils sont à la source de la création de nouvelles formes de religieux.

 L’omniprésence des médias nous entraîne à regarder, maintenant, comment survit la Parole initiale dans cette floraison de paroles et/ou comment cette Parole initiale peut influencer le paysage médiatique dans une culture qui a perdu son lien fort avec les grandes traditions religieuses. La question peut se tourner en tous les sens : qui influence qui et comment? Est-ce que les médias façonnent une nouvelle communication religieuse? Est-ce que les valeurs et modèles inspirés du monde religieux influencent les médias? Les médias signalent-ils la fin de l’influence des discours religieux? Ou de l’influence des religions? Y a-t-il substitution de la parole de Dieu-Médias à la Parole divine?

 La culture de masse ou la culture post-moderne

 Divers auteurs ont fait l’examen de notre nouveau monde. Dans un livre qui a fait école, dès 1962, Edgar Morin explore l’effet des médias sur la culture occidentale[2]. Comment caractérise-t-il cette nouvelle culture? Je dégage quelques grands traits.

 -       le règne de l’imaginaire et de l’esthétique

-       la démocratisation de la culture

-       la survalorisation de l’individu

-       le bonheur et l’amour au centre de tout

-       la mode fugace

-       la nouvelle communion universelle

 Selon Morin, la culture de masse est comme «un embryon de religion du salut terrestre, mais il lui manque la promesse de l’immortalité, le sacré et le divin, pour s’accomplir en religion[3]».

 Dans son livre fort connu L’ère du vide, Gilles Lipovetsky présente les grands traits de la culture post-moderne : elle est «décentralisée et hétéroclite, matérialiste et psy, porno et discrète, novatrice et rétro, consommatrice et écologiste, sophistiquée et spontanée, spectaculaire et créative; et l’avenir n’aura sans doute pas à trancher en faveur de l’une de ces tendances mais au contraire développera les logiques duales, la coprésence souple des antinomies[4]».

 Chacun peut se faire une représentation de ce monde dans lequel les médias ont pris une place déterminante. Est-il en décadence? Est-il vrai, comme le dit finement Morin, que «de la vacance des grandes valeurs, naît la valeur des grandes vacances»[5]. Cette culture a-t-elle vraiment mis à la poubelle toute forme de religion et de communication avec le divin?

 Une question doit être posée, honnêtement : jusqu’où les religions, et surtout la tradition judéo-chrétienne, ont façonné cette culture? Elle va de pair avec l’autre question : comment cette culture est-elle en train de redimensionner les religions et le religieux dans la cité?

 Évanescence des religions structurées et émergence d’un religieux flou

 Jean-Claude Guillebaud[6] examine l’histoire récente du paysage religieux, sa déconstruction, son évacuation du paysage par les philosophies et les systèmes prônant la mort de Dieu, de Marx à Nietzsche. On pensait créer un vide, en se débarrassant des religions;  il fut vite rempli par toutes sortes de nouvelles croyances plus ou moins identifiées. Mais attention, note-t-il, «rien n’est plus redoutable qu’une religion qui s’ignore. Rien de plus pernicieux qu’un dogme qui se croit vérité[7]». Car l’être humain ne peut vivre sans croyance, en commençant, comme l’exprime bien Fernand Dumont, par croire en l’humanité[8].

Quels sont ces nouvelles manifestations du religieux? Nous commençons à peine à les identifier. Guillebaud explore en un premier temps les croyances douces et séduisantes des gourous, des sectes, des groupes de croissance, ce qu’il appelle le passage de la croyance à la crédulité[9]. Mais son analyse nous entraîne à relire sous l’angle du nouveau religieux ou du sacré des pans de notre expérience humaine : l’économie qui se présente comme un nouveau cléricalisme, la science qui s’impose comme une nouvelle théologie, les médias eux-mêmes qui génèrent un système de croyance. «Une forme de cléricalisme y est à l’œuvre. Une religion spécifique y est repérable. En d’autres termes, on dira que la machinerie médiatique produit de la croyance en continu. […] Le religieux qui prévaut sur le terrain médiatique et les croyances qui y foisonnent ne sont comparables à rien d’autre. On est en présence d’un croire atypique, d’une forme sui generis[10]».

Les nouveaux thèmes religieux que véhiculent les médias sont facilement repérables: l’écologie et le développement durable,  la santé, le plaisir immédiat, la beauté du corps jeune, l’authenticité de la liberté individuelle, l’éthique dont les sociétés se parent comme pour se donner bonne conscience.  D’où la tension que nous ressentons face aux médias : en déployant des «croires atypiques», ont-ils fait perdre aux Églises et aux traditions religieuses leur influence sur la conduite humaine?

Les enjeux de la communication issue de la Parole sainte se ramènent à porter la vie, lutter contre la mort, donner du sens, transmettre l’amour, mettre fin à la violence, en somme : faire le bien, lutter contre le mal. Ce que préservaient la religion et les Églises, ce sont des croyances fortes et des valeurs permanentes, en misant sur des distinctions claires, des règles fermes au plan éthique : la famille, la sexualité, l’honnêteté. Tout cela est recomposé dans un système de croyances faibles et de valeurs instables, de flou éthique : d’abord chercher ce qui me plaît, ce qui me fait du bien, vivre pleinement ma vie et en définir moi-même le sens. Je parle en je, car la culture contemporaine est foncièrement centrée sur l’individu et sa réalisation. Il n’y a plus de frontières imposées de l’extérieur.

 L’émergence du religieux contemporain exprime, voire démontre, l’évanescence des systèmes religieux traditionnels. Les médias de nos sociétés libres, pluralistes, démocratiques, n’ont aucune gêne de remettre en cause le modèle de la famille traditionnelle, de banaliser toute forme d’excès, de survaloriser la liberté individuelle et même la délinquance, de faire la promotion d’une sexualité sans contrainte, de faire la promotion de l’autosatisfaction narcissique, de nourrir le peuple de ce qui lui plaît et non de ce dont il a besoin, de satisfaire son matérialisme même au risque de faire perdre à la société son âme, tout cela en recourant à la tyrannie du temps payant qui est en même temps celui de la jouissance du moment présent. Alors que les grandes religions entendent faire appel à l’intériorité, à la contemplation, à la discipline des sens, la culture médiatique promeut l’extériorité, la sensualité, la facilité. Ce type de religieux fait dans le mou et le malléable.

En paraphrasant R.Otto, on peut dire que nous sommes passés de la pré-religion[11] primitive issue de la peur, de la magie et de la fascination devant les phénomènes étranges, à une post-religion scientifico-technique, où il n’y a ni magie mais bien performance technique, ni peur de la mort mais bien banalisation de la violence et de la mort autant réelle qu’imaginaire, ni crainte des éléments de la nature mais bien contrôle de l’espace et de la matière, ni distinction entre le pur et l’impur, mais bien abolition des frontières étanches entre le bien et le mal.

Les médias comme expression du  sacré

J’emprunte à R. Otto quelques éléments de réflexion sur la perception que nous avons du sacré et, par incidence, du religieux en tant que catégorie exprimant autre chose que les systèmes religieux. Otto invente le terme de «numineux». Le sacré est à la fois source d’admiration, de fascination, et de crainte. Le sacré est à la fois une «catégorie a priori de la raison» et une réalité qui «se manifeste dans le monde des phénomènes[12]».Il appartient à l’univers non rationnel, esthétique et non théorétique/eidétique[13]. Son univers fait également appel au sublime.

«Horreur indicible et splendeur insigne, ce double caractère donne au mysterium le double contenu positif qui lui est propre et qui se manifeste au sentiment. Cette harmonie de contrastes dans le contenu et la qualité du mystère, nous cherchons en vain à la décrire. Elle ne peut qu’être indiquée de loin au moyen d’un terme analogue qui appartient non au domaine de la religion mais à celui de l’esthétique, qui n’en est qu’un pâle reflet et qui, en outre, est lui-même difficile à analyser : c’est la catégorie et le sentiment du sublime[14]».

 Ce qui est sublime, c’est la rapidité, la proximité, la beauté, la puissance de pénétration des moyens de communication eux-mêmes. Il s’en dégage quelques dimensions qui en définissent le caractère «religieux».

Marshall McLuhan a bien identifié la force des médias : elle tient davantage dans la forme (le médium) que dans le contenu (le message). Séduction et fascination par leur existence même, source d’une nouvelle forme de sacré.  Les médias sont des objets fétiches, et plus la technologie se raffine, plus ils apparaissent comme des sacrements apportant la réussite des affaires, le divertissement facile, la communion universelle.

 L’analyse des médias imprimés révèle la sacralisation de certaines activités, amplifiant la fascination et le sublime. Otto signale que le sacré provoque l’admiration et l’étonnement, qui est «un état d’âme qui tout d’abord appartient exclusivement au domaine du numineux[15]». Les médias ne construisent pas un religieux/sacré sur la base de la crainte et de l’inaccessible, mais au contraire sur la fascination comprise comme émotion devant le merveilleux[16]. Dans ce monde qui «vedettise pour vedettiser[17]», se déploie une communication non plus avec l’absolu ou le tout-autre, mais avec le disponible-accessible, facile plus que fascinant, intéressant et amusant plus que bouleversant.

Mais il a aussi sa part de tremendum. Ce monde a l’aura de la toute-puissance. Il est à peu près intouchable. Son pouvoir est énorme pour faire et défaire des réputations, orienter les opinions, rendre possible des victoires politiques. Désormais, les guerres se gagnent à la télé. Tous les acteurs de la scène politique accordent une importance première à leurs stratégies de communication sur la place publique, faisant appel à des faiseurs d’image, à des stratèges manipulant les formules de rhétorique. Ce monde est d’autant puissant que les communications sur un même sujet ou une même personne sont répercutées simultanément par tous les médias ensemble, la presse écrite étant citée par la radio ou le scoop du canal de télé étant repris dans le même temps par tous les médias.

Mais il faut faire des nuances sur le pouvoir des médias : il y a un côté fugace aux déclarations et aux modes, et la concurrence des manchettes défait souvent la priorité objective qui devrait être accordée à une nouvelle, car tout se vend. La culture des médias est foncièrement liée au pouvoir économique qu’ils représentent : les entreprises de presse et les grands réseaux sont des machines à sous plus que des instruments de communication. Ils distribuent des idoles à qui veut bien payer.

 Ce monde est régi par des codes et des rituels précis.  Il définit et encadre le temps de la vie quotidienne, un temps qui est artificiellement construit pour fidéliser les consommateurs de la communication payante, chaque plage horaire et chaque émission étant associée à des rendements d’écoute et de vente de publicités.

Ce monde a ses rituels de béatification, ses galas de couronnement de stars, ses grandes manifestations sportives ou politiques qui sont réglées comme des spectacles. On ne profite vraiment de leur grâce que si on est correctement initié à la vie et aux succès des nouvelles divinités, que Morin appelle les «nouveaux olympiens», celles et ceux qui font la manchette à Cannes ou aux Oscars. «Les nouveaux olympiens sont à la fois aimantés sur l’imaginaire et sur le réel, à la fois idéaux inimitables et modèles imitables; leur double nature est analogue à la double nature théologique du héros-dieu de la religion chrétienne : olympiennes et olympiens sont surhumains dans le rôle qu’ils incarnent, humains dans l’existence privée qu’ils vivent[18]». Edgar Morin parle de la nouvelle trinité : amour, beauté, jeunesse car les dieux de la mythologie sont jeunes et beaux, et l’adoration de ces nouvelles divinités terrestres signale à nouveau l’agonie de Dieu le Père[19].

Ce monde rend possible une nouvelle communion des humains, mais d’abord des initiés qui échangent sur le vu ou le lu de la journée. «La culture de masse tend à constituer idéalement un gigantesque club d’amis, une grande famille non hiérarchisée[20]». Lipovetsky croit que les médias «fonctionnent comme des amplificateurs de pacification collective[21]».

La culture des médias valorise le changement et la nouveauté, son produit est instable, mobile, prêt à jeter, de la mode. «Le premier moteur de la mode est évidemment le besoin de changement à l’état pur, qui naît de la lassitude du déjà-vu et de l’attrait du neuf. Le second moteur de la mode est le désir d’originalité personnelle par l’affirmation des signes d’appartenance à l’élite[22]».

La culture de masse démocratise le ciel des divinités, rend possible d’y avoir accès. «Dans la culture de masse, le brassage entre l’imaginaire et le réel est beaucoup plus intime que dans les mythes religieux ou féeriques. L’imaginaire ne se projette pas dans le ciel, mais se fixe sur la terre…. La culture de masse est réaliste[23]».

Chacun peut prendre la parole, et cette parole acquiert par les médias un caractère sacré. En cette ère de communications rapides, la parole est donnée à qui veut bien la prendre. «Démocratisation sans précédent de la parole, note Lipovetsky : chacun est invité à téléphoner au standard, chacun peut dire quelque chose à partir de son expérience intime, chacun peut devenir un speaker et être entendu. Mais il en va ici comme pour les graffiti sur les murs de l’école ou dans les innombrables groupes artistiques : plus ça s’exprime, plus il n’y a rien à dire, plus la subjectivité est sollicitée, plus l’effet est anonyme et vide[24]». Mais qu’importe, pourvu qu’on ait été un moment la vedette des médias.

Les médias ont donc créé un nouvel olympe où habitent le sport et ses vedettes, le cinéma et ses dieux, la chanson et ses pouvoirs, la télévision et son auto-adulation, la consommation et la publicité répétitive, l’argent et les affaires, la politique, la nation, mais également le consommateur heureux et surtout, le médium lui-même : il est devenu l’indispensable quotidien, la référence de la vie, des valeurs, l’objet à adorer. Ce monde est auto-référent et fonctionne tout seul[25].

Coexistence ou concurrence

Mais on n’a pas encore célébré les funérailles des grandes traditions religieuses. Si la culture des médias produit de nouvelles formes de religieux, celles-ci sont tellement éphémères qu’elles ne réussissent pas à porter atteinte à la force de la Parole divine. Si bien que nous sommes toujours à examiner comment vivre avec les médias, en tirer le meilleur, ne pas se laisser entraîner par une mode passagère, demeurer fidèle à la Source.

Les stratèges ont l’habitude de faire l’analyse des lieux de pouvoir : qui influence qui, a des pouvoirs sur qui, peut contrôler qui. L’Église n’a guère de chance de prendre le contrôle des médias. Dans ce monde ouvert et pluraliste, elle a du travail à faire pour maintenir un rapport dialogique et dialogal, en prenant le risque de devoir débattre sur la place publique de ses propres convictions et pratiques, en acceptant la critique et en vivant dans le monde des communications avec un réel souci de transparence.

Car tout n’est pas négatif. Les médias rendent service aux religions pour la mobilisation pour les causes humanitaires, la mise en valeur de modèles de vie, le soutien de projets de solidarités en tout domaine, une nouvelle communion autour de la parole et des valeurs fortes inspirées de la tradition judéo-chrétienne. Et ils ont besoin des Églises et des gens compétents en matière d’expérience religieuse : combien de journalistes avouent leur ignorance en ce domaine et comptent sur notre compétence pour les aider dans leur travail.

Je transcris les relations entre les médias et les Églises en trois modèles :

- le parallélisme sans risque : les Églises entretiennent la communication avec leurs membres par des outils qu’elles contrôlent. Dans cette communication ad intra,  nous ne sommes pas touchés par la nouvelle culture médiatique. Les exemples : Le Messager St-Michel, les périodiques catholiques, Radio-Ville-Marie, Évangélisation 2000 : les médias sont au service du message évangélique en prolongement des prêches habituels.

- la coexistence pacifique à risque : les Églises ont des agents de communication et des bureaux de presse qui entretiennent des liens avec les médias (page religieuse dans le quotidien La Tribune, Le Jour du Seigneur à la Société Radio-Canada) dans une dynamique à la fois proactive et réactive, en prenant le risque de ne pas avoir le contrôle de ce qui se dit et s’écrit.

- l’indifférence tragique : dans un monde sécularisé et souvent hostile au pouvoir clérical, les médias n’ont aucun intérêt pour l’expérience religieuse traditionnelle; elle devient même rejetée comme triste héritage du passé, ou on ne s’en occupe tout simplement pas.

Laisser s’inscrire cette indifférence dans notre culture médiatique serait une démission. Ce serait laisser la place à une sorte de religion du non-divin, qui expulse le tout-autre et le remplace par le disponible-accessible, qui ne commande pas de conversion du cœur mais se nourrit de la séduction du consommateur, qui adore à nouveau le veau d’or.

La culture médiatique risque en fait de nous faire glisser vers une sorte de nihilisme plat, ce que Lipovestsky nomme une apathie new-look.

Le vide de sens, l’effondrement des idéaux n’ont pas conduit comme on pouvait s’y attendre à plus d’angoisse, plus d’absurde, plus de pessimisme. Cette vision encore religieuse et tragique est contredite par la montée de l’apathie de masse dont les catégories d’essor et de décadence, d’affirmation et de négation, de santé et de maladie sont incapables de rendre compte. Même le nihilisme «incomplet» avec ses ersatz d’idéaux laïques a fait son temps et notre boulimie de sensations, de sexe, de plaisir ne cache rien, ne compense rien, surtout pas l’abîme de sens ouvert par la mort de Dieu. L’indifférence, pas la détresse métaphysique[26].

 Briser l’indifférence. Toute l’histoire de la révélation est habitée par l’interpellation des prophètes qui veulent secouer le peuple insensé, au cœur dur et à l’oreille bouchée. Briser l’indifférence et intéresser à la Bonne Nouvelle.

Nous voilà ramenés à notre point de départ. Comment la Parole initiale retentit-elle désormais dans le ciel des médias où s’entrecroisent des millions de messages et de modèles de vie? Comment non seulement gérer correctement la transmission de la Parole à nos fidèles à l’aide des médias, mais frapper à la porte des indifférents, des somnolents, des narcisses hypnotisés par leur propre image reflétée dans cet univers porteur d’autosatisfaction immédiate? La réflexion doit demeurer en chantier, avec vigueur.

 Au commencement est la Parole. Elle demeure éternellement. Elle retentit dans ce monde redimensionné par la technique et les nouveaux gadgets de communication. Elle demeure puissante, efficace, capable de pénétrer l’intime des cœurs. Elle fait appel à la liberté de ceux et celles qui veulent bien la recevoir, pour porter du fruit en leur cœur. Toutes les paroles du monde médiatique n’auront jamais la force de transformation de la Parole de vie éternelle.


[1] Martin Buber. Je et Tu., Aubier, Paris, 1969, p.38.

[2] Edgar Morin. L’esprit du temps, Grasset, 1962.

[3] Ibid., p. 198.

[4] Gilles Lipovetsky. L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Gallimard, Folio-Essais, 1983, p. 18. Voir aussi p. 168.

[5] E. Morin. Op. cit.,  p. 85. Soulignés de l’auteur.

[6]  Cf. Jean-Claude Guillebaud. La force de conviction, Seuil, 2005.

[7] Ibid. p. 123.

[8] «Avant les querelles qui pourraient concerner Dieu, nous partageons tous une semblable inquiétude : comment croire en l’humanité?». Fernand Dumont. Une foi partagée, Bellarmin,1996, p.24.

[9] Cf. J.C. Guillebaud. Op. cit., p.133-157.

[10] Ibid., p. 224-225.

[11] R. Otto. Le sacré. L’élément non rationnel dans l’idée du divin et sa relation avec le rationnel, Petite bibliothèque Payot,/218, 1995. p. 174.

[12] Ibid., p. 229.

[13] Cf. Ibid. p. 94.

[14] Ibid., p. 72.

[15] Ibid., p.45.

[16] Cf. Ibid., p. 58.

[17] E. Morin. Op. cit., p. 115.

[18] Ibid., p. 123.

[19] Ibid., p.180 et 175.

[20] Ibid., p. 119.

[21] G. Lipovetsky. Métamorphoses de la culture libérale. Éthique, médias, entreprise, Liber, 2002, p.111.

[22] E. Morin. Op. cit., p.166.

[23] Ibid. p. 200.

[24] G. Lipovetsky. L’ère du vide, p. 22-23.

[25] Cf. J.C. Guillebaud. Op. cit. p. 221.

[26] G. Lipovetsky. L’ère du vide, p. 52-53.


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