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Conférence par Jean-Desclos, professeur titulaire


OÙ VA L’ÉGLISE DE BENOÎT XVI?

 Jean Desclos, ptre

Professeur titulaire

Faculté de théologie et d’études religieuses

Université de Sherbrooke

 Texte paru dans la revue Reflets Lassalliens, janvier-mars 2010

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 La tradition catholique accorde à l’évêque de Rome une importance clé pour assurer la communion dans la foi au Ressuscité telle que transmise de façon continue depuis les premières communautés fondées par les Apôtres. L’histoire de la papauté illustre comment l’Église catholique a connu des pontifes sévères, autoritaires, mais aussi des papes au profil moins rigide, malgré leur conservatisme, et bénéficiant d’une réelle ascendance sur l’ensemble des fidèles et même des dirigeants politiques. Des papes comme Léon XIII et Pie X appartiennent à cette catégorie de leaders à la fois soucieux de la continuité et prêts à susciter des changements importants dans des domaines de la vie croyante en Église. Mais c’est surtout Jean XXIII qui a contribué à défaire un vieux modèle de pontife autoritaire, distant, isolé dans son palais-musée, pour se présenter comme un homme ordinaire, proche des gens, sensible et ouvert aux souffrances et aux changements de ce monde soumis à une évolution accélérée.

 Ses successeurs ont cherché à maintenir cette proximité papale. Paul VI, par des gestes spectaculaires comme l’abandon de la tiare, mais surtout par ses voyages en divers pays du monde, a dessiné les traits d’un pape moderne. Jean-Paul II a perfectionné le modèle par son style très médiatique, familier, détendu, et ses innombrables voyages à la rencontre des peuples et des cultures.

Après lui, arrive à la tête de l’Église de Rome un homme déjà très connu par ses décisions parfois tranchantes à titre de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, comme surveillant de la rigueur doctrinale et morale à laquelle doivent adhérer les fidèles et les théologiens catholiques. À lui est confiée la charge d’animer et d’orienter la vie de l’Église au cœur d’un monde de plus en plus troublé, déchristianisé, sécularisé.

Trois réponses à la question

 Où s’en va cette Église sous le pontificat de Benoît XVI?  Trois réponses sont possibles.

 Elle avance patiemment vers une meilleure cohésion de ses membres, une plus forte compréhension de la mission confiée par Jésus à ses disciples, une plus grande sensibilité aux problèmes de notre monde, une plus sereine confiance en l’avenir construit avec la force de l’Esprit, avec audace.

 Elle fait du sur-place, en maintenant les acquis, en reprenant les formules dogmatiques et morales sans en modifier le sens, en s’appuyant sur certains textes conciliaires, sur les conclusions des synodes, le catéchisme, le code de droit canonique, les récentes encycliques et déclarations émanant de la curie romaine, avec précaution.

 Elle se tourne vers le passé et veut en rétablir des éléments dans le présent, en reprenant des manières de penser, de prier, de faire Église qui ont été secouées par les récentes réformes, en prenant l’option frileuse d’un repliement sur soi, avec fermeture.

 Quelle est la bonne réponse? Soit une seule des réponses, soit un mélange des trois, en examinant avec nuance la situation actuelle pour identifier des traits des trois couleurs de l’audace, de la précaution, de la fermeture entremêlées. Comment juger avec rigueur de l’état actuel de l’Église sous Benoît XVI? La caricature affleure souvent, dans les conversations et les publications concernant le pape Ratzinger[1].

D’abord déjouer la caricature

 La caricature accentue les défauts, même physiques, pour enfermer lentement la personne dans un personnage, en sorte que le trait grossi devienne la seule clé d’interprétation de ce qu’est la personne. La caricature est cousine du mensonge et de la méchanceté. Elle se nourrit de préjugés populaires et les nourrit pas la rép����tition des mêmes clichés. On a raison de dire que le ridicule tue. Les humains s’entretuent non seulement en gestes violents ou en paroles cinglantes, mais aussi par des caricatures dissolvantes de leur véritable identité, le je étant réduit à un il insignifiant. Les premiers chrétiens ont subi la caricature de leurs premiers détracteurs qui les accusaient d’être des anthropophages…

Personne n’échappe à cet envahissement de la caricature dans nos rapports humains. Personne, et surtout pas les personnages exposés au regard constant des gens sur toute la planète. On ne s’étonne pas que l’autorité romaine subisse les contrecoups de cette caricature.

Une manifestation subtile de la caricature, c’est de juger sans s’être correctement renseigné, sans avoir pris connaissance d’un texte, avec la rigueur que commande l’honnêteté intellectuelle[2]. Beaucoup de flèches lancées contre le Magistère romain le sont par des journalistes paresseux, voire des penseurs ou des universitaires, qui n’ont même pas pris le temps de lire sérieusement le document et en jugent sur des résumés parus dans un journal à sensation. Comment dépasser le regard superficiel, préfabriqué, qui emprisonne le personnage dans un cliché méchant? Ce cliché répété est plus ou moins le suivant : Benoît XVI est un conservateur, berger allemand sévère, malhabile, débranché du réel, rétro, cassant, insensible… Oui? Non? Peut-être?

 Aucun pape n’est élu sur preuve de sa totale perfection. Aucun pape ne descend d’un ciel où il attendrait dans sa loge qu’on l’appelle à jouer sur les tréteaux du Vatican le personnage d’une pièce de théâtre pour laquelle il a longuement pratiqué son rôle. Dans la longue liste des successeurs de Pierre se retrouvent des personnages aux mœurs peu catholiques et aux instincts politiques peu évangéliques, et d’autres qui ont flirté avec la sainteté. Le pape Ratzinger est un bon garçon, bien élevé, devenu prêtre et théologien avant d’accéder à l’épiscopat et d’occuper des fonctions importantes à la curie romaine. Ratzinger le théologien-préfet a certes été préparé mieux que quiconque à chausser les souliers de Karol Wojtyla, après plus de vingt ans de collaboration intime avec lui. Mais en prenant la place de son ancien patron, il ne se défait pas de son identité personnelle. Qui est-il et pourquoi a-t-il été choisi?

 Pourquoi Ratzinger?

Si Jean XXIII et Jean-Paul 1er ont été des choix surprenants, il n’en est pas de même pour  le cardinal Montini, proche de son prédécesseur, du cardinal Wojtyla, très lié à Paul VI dans le dossier de l’encyclique Humanae vitae, et du cardinal Ratzinger, presque dauphin de Jean-Paul II. L’affinité entre ces hommes permet de comprendre qu’il serait surprenant de voir apparaître à la direction de l’Église un personnage peu familier de l’organisation vaticane. Ce qui a pour conséquence de préserver une certaine continuité dans l’appareil bureaucratique, dans la manière d’être pape, dans la façon d’élire un pape. Celle de Joseph Ratzinger a les traits de cette continuité souhaitée par les électeurs tous devenus cardinaux par la volonté de Jean-Paul II et qui ont vu le cardinal Ratzinger capable de marcher dans les traces de son prédécesseur, ces traces étant en quelque sorte les siennes.

Il aurait pu choisir le nom de Jean-Paul III. Pourquoi Benoît? Entre autres, pour se démarquer : il n’a ni sa popularité, ni son prestige spontané, ni son charisme. Joseph Ratzinger est un homme simple, timide, discret, affable, humble, d’une gentillesse remarquable, sans prétention ni ambition. Il est bien démontré qu’il n’a jamais cherché la très haute fonction que ses collègues cardinaux lui ont pour ainsi dire imposée, alors qu’il souhaitait vivement prendre sa retraite. Les cardinaux électeurs ont vu en lui le meilleur candidat pouvant prendre rapidement la succession difficile du flamboyant pape polonais. Il connaît les rouages du Vatican, il a une certaine aisance dans les relations internationales, il parle plusieurs langues avec une grande facilité, il a une solide crédibilité auprès de l’ensemble des épiscopats nationaux et une envergure intellectuelle qui fait de lui un chef rassurant à bien des niveaux.

Pour plusieurs, cette élection fut une surprise et une déception. On souhaitait la venue d’un homme moins marqué par le style romain, plus jeune, plus ouvert aux nouvelles sensibilités modernes. Mais les gens proches de la curie romaine et une large population de catholiques ont été rassurés par l’arrivée d’un homme d’expérience qui a démontré sa force de caractère, sa rigueur, sa volonté de garder l’Église dans le droit chemin de la vérité.

 Prisonnier de la culture de l’infaillibilité

 Certains reprochent à Benoît XVI de brader l’héritage de Vatican II. Mais quel héritage? Le dernier concile a accouché des réformes audacieuses malgré la résistance farouche de la curie romaine alors hostile à toute réforme sérieuse. Dans les faits, l’influence des conservateurs a forcé l’assemblée conciliaire à conclure des compromis trempés dans le maintien du statu quo, si bien que les traditionnalistes peuvent toujours s’appuyer sur des textes conciliaires pour justifier leur résistance au progrès.

 Dans cette dynamique ambiguë, Benoît XVI apparaît comme un traditionnaliste éclairé, qui connaît bien l’histoire du concile et de sa mise en application à travers des tensions et des fractures, des crises de crédibilité de l’autorité pontificale, surtout à l’occasion de l’encyclique Humanae vitae. Secoué par la crise étudiante de 1968, le professeur Ratzinger a pris le parti de la discipline intellectuelle et morale, de la rigueur dogmatique et de la protection des acquis. Devenu pape, il n’échappe pas à la culture de l’infaillibilité distillée partout dans l’appareil bureaucratique romain. Cette culture a pour ingrédients la fidélité aux enseignements des prédécesseurs «infaillibles», le souci de faire l’unité autour d’un chef qui a pleine et totale autorité en sa personne de pontife suprême, la méfiance pour toute approche critique de la manière de vivre l’Évangile selon le modèle romain centralisateur, le contrôle sur les membres de la hiérarchie qui seraient tentés d’inventer de nouvelles manières de penser et de transmettre les données de la foi chrétienne, de prendre des initiatives quelque peu délinquantes par rapport à l’ordre établi.

 En devenant pape, Joseph Ratzinger perd la liberté de faire les choses autrement : le système romain, longuement rodé par des siècles de consolidation de la figure papale, l’emprisonne dans ses traditions, ses codes écrits et ses normes non écrites, sa culture organisationnelle, ses jeux d’influence, ses secrets. À preuve que le système fonctionne, le prestige du pape, à l’échelle mondiale, ne fléchit pas vraiment, en dépit des difficultés de parcours mis en relief par les médias.

 Un ardent apôtre de la Vérité de Dieu

Joseph Ratzinger est fondamentalement un intellectuel autonome. Il n’a pas les traits d’un pasteur actif auprès des membres de la communauté croyante. Penseur brillant, théologien rigoureux, productif, influent, il est un des rares papes ayant produit autant d’œuvres théologiques importantes avant d’accéder à sa fonction. Sur les questions concernant l’Église, la foi, la morale, le Christ, les relations entre l’Église catholique et les autres confessions, les autres religions, les responsabilités des chrétiens dans la vie politique et culturelle, ses positions sont plutôt traditionnelles, mais présentées toujours de manière très fouillée, articulée, appuyée sur une solide recherche méthodique.

 Son discours fait en 2006 à l’Université de Ratisbonne témoigne de sa préoccupation de mettre l’intelligence au cœur de la vie de foi, de la recherche croyante. Dieu est d’abord logos, intelligence, cohérence. À l’origine de tout, il y a ce Dieu intelligence qui crée un monde intelligible. D’où l’importance de penser Dieu avec intelligence et de diffuser la foi avec intelligence, non par la violence ou la superstition. La théologie comme l’activité de croire est œuvre intelligente en même temps qu’elle fait appel à l’élan du cœur, à la confiance. Il faut croire pour comprendre, s’ouvrir à l’inconnu et au mystère; il faut comprendre pour croire mieux, pour mettre à l’épreuve de l’intelligence des affirmations qui concernent Dieu, l’être humain, la vie. Au cœur de sa réflexion émerge un concept clé, repris par Jean-Paul II : la vérité qui vient du Dieu intelligent encadre la liberté des humains, la conditionne[3].

 Ce thème est constant chez le pape Ratzinger. En sa liberté, l’être humain est son propre père; par ses actes libres, il se construit lui-même, dans la mesure où ces actes respectent la vérité de son être. En conséquence, en sa liberté, l’homme se déconstruit s’il entend modifier ou négocier la vérité de son être. C’est à prendre ou à laisser. Tout ou rien. Et on ne peut rien remettre en cause, même dans le détail.  Il n’y a pas de compromis possible.  L’unique vérité de l’homme n’admet pas d’alternative : sortir de ce cadre, c’est tomber dans le relativisme et accueillir le pluralisme des idées comme un gain. Nous sommes donc à bonne distance d’une culture qui voit la vérité comme étant le produit de l’homme. Dans une conférence prononcée en 1985,  Joseph Ratzinger constate ceci.

 Dans une telle conception du pluralisme, le Magistère devient une pure absurdité, même une usurpation. La véhémence avec laquelle toute forme d’intervention du Magistère est aujourd’hui combattue repose largement, à mon avis, sur cet état d’esprit. La prétention de pouvoir exprimer la vérité apparaît comme une forme absurde d’arrogance «médiévale»[4].

 Le problème dépasse donc la caricature superficielle : il prend sa source dans une vision du monde, de l’homme, de la vie, de la liberté que ne partage pas si facilement la culture contemporaine. Pour le pontife romain, la vérité de l’homme est de l’ordre du sacré, elle est fixée pour toujours dans la Vérité de Dieu,  et n’est pas soumise à l’arbitraire des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Benoît XVI dit la même chose que Jean-Paul II. Mais ce dernier avait une crédibilité ou une popularité qui le rendaient moins vulnérable à la critique ou au jugement négatif de la presse.

 En analysant le discours constant des papes récents, on constate qu’il se situe radicalement en tension avec la culture contemporaine, et manifeste une opposition illustrée par deux binômes : rationnel ou raisonnable, éthique de conviction ou éthique de responsabilité[5].

 Le Magistère romain présente un enseignement abstrait, à portée universelle, théorique, argumenté, rigoureux, dogmatique, fondé sur la vérité de Dieu et sûr de rallier les intelligences autour de certitudes et de garantir une unité des pensées et des options de vie : il est rationnel, imprégné d’une éthique de conviction qui est toujours à risque de tomber dans le fondamentalisme et l’intégrisme.

 La culture contemporaine est à l’inverse sensible à la vie concrète, aux contextes changeants, et favorise des débats ouverts qui font appel à un discernement dans une démarche d’intersubjectivité critique où compte la qualité de la relation à la personne singulière, où se profile une éthique de responsabilité à identifier ensemble, en mettant en commun les questions, les compétences, les limites de chacun : elle est du côté du raisonnable et fréquente l’ambiguïté et la complexité de la réalité humaine qui n’est pas si facilement saisissable par un seul regard permettant d’atteindre une sorte de vérité définitive. La fracture est d’abord là, dans deux manières de voir le monde et l’existence humaine.

 Un pape médiatiquement faillible?

 Durant l’année 2009, les médias ont mis en évidence des situations qui ont donné mauvaise réputation à Benoît XVI, comme une cascade de gaucheries médiatiques : l’effet Williamson et la levée de l’excommunication des lefebvristes, l’excommunication pour avortement d’une enfant brésillienne victime d’une agression sexuelle par son beau-père, la déclaration explosive sur le condom à risque d’aggraver la maladie du VIH-Sida lors de son voyage en Afrique, l’opposition à un projet de législation concernant l’égalité de droits de tous et de toutes, incluant les homosexuels. Des réactions de fidèles admirateurs du pape parlent volontiers de complot des médias contre lui et contre l’Église.

Dans les faits, il y a eu des gaucheries, des maladresses dans la manière de dire et de faire les choses. Et c’est une chance ! Voilà qu’on découvre que le pape peut avoir des limites, que la culture de l’infaillibilité a ses limites et ne peut cultiver le sentiment que ce chef spirituel est toujours irréprochable. Joseph Ratzinger est assez humble et conscient de ses propres fragilités pour ne pas tomber dans la caricature que certains font des médias anti-papistes. Les gens qui connaissent bien ses conseillers et ses assistants en communications savent qui d’entre eux a manqué de compétence dans la préparation de ses discours. Après la malencontreuse déclaration africaine sur le condom, on a changé de recherchiste rédacteur de discours pour que son voyage fort délicat en terre d’Israël soit sans aucune bavure au plan des déclarations officielles. Et ce fut tout à fait réussi.

 Nous avons tendance à être sévères pour les dirigeants, et le pape actuel aura eu sa part de critiques acerbes, de caricatures méchantes, de protestations agressives. À la suite de sa conférence à l’Université de Ratisbonne, les musulmans ont provoqué des émeutes à l’encontre des chrétiens. Au lendemain de sa déclaration controversée sur le condom à risque d’aggraver la propagation du sida, des journaux de partout dans le monde ont publié des caricatures d’une violence sans précédent. Après l’excommunication des personnes ayant pratiqué l’avortement de la petite brésilienne, des baptisés ont manifesté leur irritation et leur dégoût en abjurant publiquement leur foi et en demandant que leur nom soit rayé des registres de l’Église. Et les Juifs l’ont toujours à l’œil, en raison de l’accueil fait à un évêque lefebvriste niant l’holocauste.

 Le positif et le négatif

 Où va l’Église de Benoît XVI? Quels sont les mérites de son pontificat? Jusqu’à présent, on peut identifier des points forts. Le pape Ratzinger a l’autorité intellectuelle et morale qui permet de rassurer les chrétiens encore ébranlés par les grandes transformations conciliaires. Il a un profil théologique très fort, et une solide expérience de la vie en Église telle que vue à partir de Rome. Il écrit des encycliques de grande qualité, s’occupe avec fermeté et diligence des affaires délicates qui mettent des Églises nationales dans l’eau chaude, comme en Irlande. Au total, son pontificat est rassurant, comme l’ont souhaité ses électeurs au lendemain de la mort de Jean-Paul II.

 Les points de fragilité de ce pontificat ne sont pas associés uniquement à la personne de Joseph Ratzinger. Ils sont l’écho d’une manière particulière d’exercer un leadership spirituel, qu’exprime bien le mot papauté. Les reproches qui peuvent être faits ont trait à une perception difficile à déraciner, celle d’un retour au passé, en maintenant une fidélité rigoureuse à l’héritage dogmatique, moral et spirituel de ses prédécesseurs. Son défaut de charisme fait contraste avec l’enthousiasme que provoquait Jean-Paul II, et l’absence d’une communication stimulante autant pour les fidèles chrétiens que pour les gens d’aujourd’hui laissent l’impression d’un pontificat un peu terne. À cela s’ajoutent la rigidité chronique de certaines positions disciplinaires et éthiques, et des maladresses qui ne manifestent pas une grande habileté politique.

 Le Pape n’est pas l’Église à lui seul, et l’Église n’est pas sa propriété. Il en est le Serviteur des Serviteurs, et donc responsable, avec des milliers d’autres évêques, de la vitalité des communautés chrétiennes et du bonheur à partager entre les humains. Il faut se réjouir que les baptisés aient retrouvé leur place comme premiers responsables de leur propre Église, et donc capables, grâce à l’Esprit, de chercher ensemble les bonnes manières de rencontrer Dieu au cœur de ce monde changeant. C’est pourquoi, à travers quelques pas en avant, quelques pas en arrière, les papes n’arrêtent pas le mouvement vers une Église plus ouverte à la participation éclairée de ses membres, en faisant place à une opinion publique, à la critique et aux remises en question de certitudes difficilement attribuables à la volonté expresse de Dieu, sur la femme, le prêtre, l’organisation de l’Église autour d’un pape romain, etc.

 Dans le prisme des béatitudes

Où va notre Église? La réponse doit être cherchée en méditant l’Évangile, à travers le prisme des béatitudes. Est-elle pauvre, détachée de son pouvoir, de son apparence, de ses parades pontificales et de ses liturgies triomphalistes? Est-elle douce, patiente, attentive aux gens sans défense, partisane de la ténacité qui entraîne à compter sur le temps, comme le jardinier, pour laisser pousser la vie, avec l’ivraie qui se mêle au bon grain? Est-elle affamée de sainteté, de bonté inconditionnelle, de communion forte avec son Seigneur et avec les filles et les fils de la terre? Est-elle championne de la miséricorde, à l’exemple du Père, accueillante à quiconque cherche gauchement la vérité, se trompe, se reprend, chemine avec courage vers plus de lumière? Est-elle transparente, cohérente, manifestant dans le concret de sa vie les valeurs qu’elle proclame sur la place publique? Est-elle architecte d’un monde de paix, dans le respect et la complémentarité des différences, en n’excluant personne? Est-elle prête à vivre la persécution au nom de son attachement à Dieu, au risque d’y perdre son prestige, son influence, son pouvoir?

Beaucoup de ces traits évangéliques se retrouvent partout dans nos communautés chrétiennes, et même au Vatican. Mais on comprend à quel point il est difficile de les manifester à l’intérieur d’un gouvernement pontifical préoccupé de maintenir l’ordre et l’unité de l’ensemble des communautés, et quelque peu prisonnier d’un système de pouvoir hérité du passé et rendant difficile de relever le défi de l’autocritique salvatrice qui rapproche du vrai bonheur promis par Jésus. Benoît XVI a eu le courage de prendre la direction du navire de Pierre, avec ses talents et ses limites. Mais il n’est pas seul dans ce voyage. L’Esprit du Ressuscité nous accompagne tous et murmure à notre esprit de prier humblement pour que le pape Ratzinger soit le premier témoin authentique des béatitudes.


[1] Les Italiens ont l’habitude de nommer le pontife de cette manière.

[2] Cf. Jean-Luc MOUTON. «Église et médias : réflexion d’un journaliste», Revue d’éthique et de théologie morale, décembre 2009, n. 257, p.9-20.

[3] C’est le thème central de l’encyclique Veritatis splendor publiée en 1993.

[4]  Joseph Ratzinger. «Le pluralisme : problème posé à l’Église et à la théologie», Studia moralia 24 (1986), p. 303.

[5] La distinction entre rationnel et  raisonnable est développée par John Rawls. Libéralisme politique, Presses universitaires de France, 1996, p. 73-122.  La distinction entre éthique de conviction et éthique de responsabilité est de Max WEBER. Le savant et le politique, Plon, 1963, p. 199-216.


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