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Conférence par Jean-Desclos, professeur titulaire


BIBLE ET MORALE CHRÉTIENNE

La Bible est-elle une source utile pour la morale?

Conférence présentée à la paroisse La Résurrection de Brossard

Le 1er février 2010

Jean Desclos, professeur titulaire

Faculté de théologie

Université de Sherbrooke

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 Nous sommes confrontés à des nouveaux problèmes éthiques, associés principalement aux développements technoscientifiques qui propulsent nos rêves du côté de l’immortalité, du contrôle de la vie naissante, de l’expression des opinions et des intérêts individuels, des communications instantanées où chaque internaute devient une vedette. Le progrès de nos civilisations est remarquable à bien des points de vue : notre vie quotidienne est plus facile, nous nous sommes affranchis de bien des conditionnements de l’espace et du temps. Tout va vite, tout change vite, et le besoin de s’en remettre à une tradition ou à un stock de certitudes déjà bien acceptées n’est plus là. Chacun a son opinion personnelle, tout le monde a raison, personne n’est vraiment responsable.

 Dans notre monde atomisé, éclaté, la figure du pluralisme sert de clé d’interprétation et d’organisation de nos vies collectives. Chaque culture a droit de cité, dans le respect des autres. Et il faut trouver ensemble des manières de gérer les institutions et les États de manière à satisfaire une sorte de dénominateur commun, dans ce que John Rawls nomme un pluralisme raisonnable.

Nous sommes dans la culture de l’invention, de la créativité, des défis posés à la nature, à la morale. Jean-Paul II aimait rappeler que nos progrès contemporains sont quelque peu en déficit de progrès éthique.

 S’il est difficile d’imprégner notre progrès d’une éthique forte et durable, qu’en est-il de l’éthique chrétienne issue de la foi au Fils de Dieu fait homme? Qu’en est-il, également, de l’enseignement de l’Église catholique sur des questions chaudes comme l’avortement, le sida et le condom, les mères porteuses, la recherche sur l’embryon, le clonage, l’euthanasie ? Quelle peut être notre contribution, comme chrétiens, dans les débats publics sur ces questions? Et en quoi la Bible peut-elle nous y aider?

La Parole de Dieu n’est ni une idole, ni une prison

 Nous sommes devenus familiers avec les Écritures saintes. Les textes bibliques sont au menu de nos rassemblements de prière, de nos temps de recueillement. Ils sont inspirants pour notre vie spirituelle, et surtout pour entretenir très chaleureux le lien avec le Crucifié-Ressuscité, comme l’ont vécu les disciples d’Emmaüs. Nous vénérons l’évangéliaire, le lectionnaire, comme symbole de la présence du Verbe fait chair au milieu de nous, tout en sachant bien que le livre imprimé n’est que matière fragile, que l’encre peut s’effacer, le papier se déchirer.

La Bible nous révèle qui est Dieu, et qui est l'homme dans son rapport à Dieu et à ses semblables. Mais Dieu n'est pas renfermé dans la Bible. Ce qu'Il est dépasse ce que la Bible nous en dit. De même pour l'homme. La Vérité sur l'homme nous vient en Jésus-Christ, dont l'existence humaine n'est qu'un aspect de son identité totale de Fils de Dieu. Nous sommes encore en cheminement, comme un peuple de pèlerins. L'histoire du salut se continue dans notre monde en pleine évolution, vivant dans l'attente de la révélation et de la libération totale des fils de Dieu (cf. Rm 8, 18-25).

 La Bible n’est pas Dieu en personne. Nous n’avons pas accès directement à Dieu. Il se rend présent à nous par des médiations qui ne sont pas Dieu. Saint Paul l’explique bien : «Notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles…Nous voyons actuellement une image obscure dans un miroir…» (1 Co 13, 9-12).

 La Parole du Dieu vivant a été fixée dans des écritures humaines, à travers une histoire, dans des communautés croyantes soucieuses de garder en mémoire, de faire mémoire et de fixer la mémoire dans des textes[1].

 Première remarque : la Bible n’est pas une nouvelle idole. Les croyants sont toujours à risque d’idolâtrer les Écritures, de faire de la Bible une idole que Dieu lui-même doit adorer…alors que la révélation a pour but de nous libérer de toutes les idoles, y compris celle de la Torah, de la lettre pesante qui emprisonne.

 La Parole de Dieu ne se réduit pas aux textes contenus dans les 73 livres de la Bible. Elle dépasse ces pages qui sont une sorte de résumé, de transcription parfois malhabile du grand mystère de l’amour divin radicalement ineffable. On peut difficilement utiliser un texte en disant : voici ce que pense Dieu, ce que Dieu veut…Nous ne lisons pas Dieu! Nous lisons des expériences spirituelles faites par de nombreux croyants, qui les expriment dans des styles et en fonction de contextes variés.

 Le fondamentalisme est un défaut pervers. Il prétend venir au secours de nos ignorances et de nos incertitudes en nous offrant une grande sécurité : «c’est écrit dans la bible ! C’est donc vrai! Inutile de discuter, de chercher plus loin…» Ce faisant, la Parole est prisonnière des mots lus de manière matérielle. Elle risque alors d’être source de mort plutôt que de vie. À ce travers correspond une approche dite «scientifique» qui réduit la lecture du texte sacré à un exercice de linguistique ou de dissection à l’infini des mots et des sens. L’autre manie consiste à développer une vénération quelque peu fétichiste qui fait de la Bible une sorte de livre de magie qui éclaire nos conduites, en la «coupant» au hasard…

 Deuxième remarque : toute lecture est une relecture. Nous nous projetons dans le texte, avec nos précompréhensions, nos intérêts, nos connaissances, nos ignorances, nos désirs même inconscients. Chaque texte est comme réécrit par le lecteur de manière différente. Lisons un texte ensemble : chacun y voit un aspect différent… D’où la richesse des interprétations selon les lieux, les temps, les cultures, les contextes, les sensibilités personnelles ou collectives. D’où, en même temps, le risque de la lecture solitaire, des lectures fragmentées, et l’importance du groupe, de la communauté pour lire et interpréter la Parole dans la foi et la prière.

 Troisième remarque : lire la Bible est un exercice d’humilité. C’est la Parole qui vient à moi, et je dois la laisser venir à moi telle qu’elle est et non telle que je voudrais qu’elle soit. Albert Rouet dit que «lire est aussi difficile qu’écrire, car la lecture exige que l’on s’attache à un texte et non pas à l’imagination qu’on a du texte» (L’Alliance et le Verbe, p.63). Humilité devant l’ampleur de cette bibliothèque qui n’est pas si simple à comprendre dans toute sa mosaïque de genres littéraires et de subtilités symboliques. La Bible est un réservoir inépuisable de réflexions, de prières, de récits colorés. Elle est étrangement tissée de relectures d’autres textes pour composer une grande mosaïque unifiée présentant l’intervention du Dieu Bon dans l’histoire des humains fragiles.

 Une morale inspirée par la Bible : un phénomène récent

 La Parole de Dieu est une parole qui inspire la vie, qui provoque et nourrit la foi, qui oriente les conduites. Vatican II a proposé que la morale prenne sa source davantage dans la Parole et les Écritures (Optatam totius, 16), ce qui n’était pas le cas dans la morale et la casuistique traditionnelle.

 Au lendemain du concile de Trente, le besoin de guider les prêtres dans leur travail de confesseurs et de conseillers spirituels a donné naissance à des manuels qui identifiaient les cas, les situations types qui peuvent se présenter au confessionnal. Invention commode pour les pasteurs : on y énumère en détail les sortes de péché, leur gravité (mortel, véniel), en attribuant un répertoire de pénitences qui y correspondent. Tout cela se déroule dans un discours plutôt juridique, en offrant un outil pour le discernement rapide sur les aveux reçus. L’effort de bien juger, en cas de doute, de ce qui est vraiment péché, a donné naissance à des écoles de pensée allant du rigorisme-tutiorisme à des approches plus modérées de probabilisme, équiprobabilisme (Saint Alphonse).

 Au XIXe siècle, en Allemagne, surtout à Tübingen, des théologiens vont commencer à repenser la façon de réfléchir en morale chrétienne, en proposant de s’inspirer davantage des Écritures. Ils le font en adoptant un concept-clé (l’amour, le Royaume) comme principe premier d’où se déduiront des consignes et des normes. Au début du XXe siècle, Fritz Tillmann propose une approche vraiment christocentrique, et il sera suivi par Bernard Häring dans cette réforme fondamentale. En 1954, ce dernier publie La Loi du Christ, qui deviendra vite la référence pour la formation des prêtres. Häring propose de comprendre la vie morale en mode d’alliance, de relation avec Dieu, dans une dynamique d’appel-réponse, donc de responsabilité. Son influence a marqué le concile, dont le texte clé est celui écrit par Häring :

On mettra un soin particulier à enseigner aux séminaristes l’Écriture Sainte, qui doit être comme l’âme de toute la théologie. (…) On s’appliquera, avec un soin spécial, à perfectionner la théologie morale dont la présentation scientifique, plus nourrie de la doctrine de la Sainte Écriture, mettre en lumière la grandeur de la vocation des fidèles dans le Christ et leur obligation de porter du fruit dans la charité pour la vie du monde. Optatam totius, 16.

Depuis ce temps, de nombreuses publications scientifiques ont enrichi la théologie morale catholique des connaissances bibliques récentes, produites à la faveur du mouvement biblique depuis le début du XXe siècle.  La grande réforme de la morale catholique, à la faveur du dernier concile, est dans cette réappropriation de la richesse des Saintes Écritures pour donner vie à la morale, à lui donner un souffle évangélique.

 Mais la question demeure : en quoi la Bible peut-elle nous aider pour orienter nos décisions aujourd’hui, sur les questions complexes déjà évoquées? Existe‑t‑il une morale révélée et consignée dans les Écritures, qui offre des normes claires pour guider le discernement, la décision et l’action en ces situations?

Éthique, morale et morale chrétienne

 Les mots éthique et morale sont à la fois synonymes et distincts. L’un vient du grec, l’autre du latin, et se traduisent par coutumes, mœurs, mais aussi habitat. Il y a une subtile relation entre éthique et écologie, les humains étant invités à vivre bien, à faire le bien ensemble, pour construire un monde meilleur. Mots équivalents, usages distincts. Paul Ricoeur associe le mot éthique à la visée, l’orientation de toute la vie bonne, en termes de finalités, et le mot morale à la concrétisation des finalités, aux normes et règles qui, dans des institutions jutes, rendent possible l’atteinte de la fin, en termes de moyens. Cette distinction est utile pour une clarification des liens entre la morale et la Bible.  Celle-ci est riche de propositions éthiques, au sens des grandes orientations de la conduite humaine, et moins explicite dans l’énumération de règles morales spécifiques.

L’agir libre est l’objet de la réflexion morale. Cet agir libre est le résultat d’une décision qui est réfléchie, qui n’est pas improvisée. La personne qui se pose la question : que dois-je faire? que dois-je décider? commence par examiner le pour et le contre, peser les conséquences de sa possible décision, consulter, s’informer de ce que la société a prévu dans ses législations, les règles, les normes, mais surtout, elle cherche à vivre les valeurs qui sont à la base d’une décision correcte. L’agir concret se réalise en conformité à une conscience droite, en cohérence avec des valeurs que cherchent à traduire des lois et des normes. Et quand la loi ne rend pas possible la réalisation des valeurs, la décision doit être de la transgresser au nom d’une fidélité aux valeurs, en pratique, pour le respect de la personne humaine.

L’éthique contemporaine procède à partir de la réalité concrète. Elle est inductive, elle ne part par d’un système moral préétabli qu’il faudrait appliquer : elle lit, elle observe, elle analyse la situation concrète à démêler, à l’aide des repères juridiques existants, en cherchant à fonder la décision sur des principes et des valeurs qui font consensus en humanité.

La morale chrétienne procède en sens inverse. Elle reçoit son inspiration et sa beauté de la Parole et de la Personne du Fils de Dieu venu en ce monde partager notre existence humaine et donner à nos conduites personnelles et à nos relations humaines une profondeur et une qualité nouvelles. En même temps, cette morale organise et structure son discours sur des connaissances que partagent en général les humains qui réfléchissent sur le fonctionnement de l’agir libre, sur la volonté, les conditionnements qu’elle subit, l’impact des émotions et des affects, les enjeux et défis de la vie en société, la justice, l’équité, le souci de la planète, la participation intelligente à l’avènement d’un monde où le bonheur est mieux partagé.

 Pour élaborer et proposer une morale chrétienne crédible et ayant une réelle influence sur les conduites, les disciples de Jésus de Nazareth ambitionnent de posséder une double compétence qui est, en fait, un double attachement : compétence croyante, enracinée dans une solide compréhension et une juste interprétation des enseignements de Jésus, et donc attachement profond à Jésus Fils de Dieu, Logos et Lumière; compétence éthique, dans une capacité d’analyser avec rigueur et rationalité la complexité de la conduite humaine, à l’aide de multiples interprétations fournies par des disciplines diverses et complémentaires dans leur souci de mieux comprendre l’être humain libre et responsable, et donc attachement réel aux quêtes de sens qui se déploient dans ce monde pour en tirer le meilleur et y déceler les traces du Logos et de la Lumière.

 Un bon usage de la Bible fera honneur à cette double compétence. Recourir à la Bible ne peut tenir lieu d’un patient travail de réflexion. Il faut éviter des raccourcis paresseux. La Bible inspire des conduites dans le concret de l’existence, mais elle ne fournit pas beaucoup de repères normatifs, des règles claires. Elle présente plutôt un stock impressionnant de valeurs, de grandes qualités, de manières de vivre en lien avec les autres et avec Dieu. Dans les décisions difficiles sur des réalités contemporaines inédites, nous sommes contraints de construire patiemment un discernement qui ambitionne de rendre compte de ces valeurs, sans pouvoir nous appuyer sur des interdits bien établis dans les textes pour éviter de faire le mal.

 Deux modèles : morale de l’Alliance et morale christocentrique

 Les textes sacrés contiennent de nombreux enseignements moraux, tant dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament. La tradition juive est sur ce point fort claire : la Torah est un chemin de vie, et le croyant doit se référer à la Parole pour bien connaître ce chemin. En plus des enseignements, la Bible fournit des modèles positifs et négatifs. Les livres sacrés sont le reflet assez réaliste de la conduite humaine avec ses grandeurs et ses misères.

Morale de l'Alliance

 Selon J. L'HOUR, la morale inspirée par l'Ancien Testament est inséparable de l'Alliance[2]. Or, celle-ci est d'abord une initiative de Dieu, et Israël est radicalement dépendant de son Sauveur qui déploie une totale gratuité d'amour à son endroit. La fonction de la morale est de permettre à l'homme de traduire, dans le quotidien de son existence, sa reconnaissance et sa fidélité à son Sauveur, selon le schéma appel-réponse.

 Israël sera souvent tenté de substituer le culte à la morale. Les prophètes dénoncent cette usurpation. «L'unique raison pour laquelle le culte est sévèrement jugé, c'est qu'il tend à se substituer à la morale, c'est-à-dire à ce qui est primordial dans l'Alliance. La dissociation du culte d'avec la morale et, plus encore, la substitution du culte à la morale font de tout l'appareil cérémoniel une vaste plaisanterie. Tous les prophètes ne cesseront de le répéter, et le Christ Lui- même ne laissera aucun doute sur la priorité absolue de l'éthique[3]». En somme, le culte est au service de la morale. L'homme doit vivre concrètement en conformité avec l'Alliance: dans ses relations avec les autres (cf. Michée 6, 10-17), il exprime son obéissance à son Dieu.

Une telle morale lie donc le croyant de façon immédiate à son Dieu. L'éthique est immédiatement religieuse, et la religion immédiatement éthique. L'Alliance, qui est la transcription de l'événement de l'Exode, met le peuple au défi de vivre et de faire la liberté que lui offre son Dieu. Les prophètes refont constamment le procès du peuple et exigent que toutes ses actions soient le reflet de son lien avec Dieu. «Toute action particulière engage une attitude fondamentale, celle-là même qui est exprimée par le commandement général, et toute observance qui n'est pas dirigée par le souci de ce commandement de base perd automatiquement sa signification[4]». En somme, l'Alliance sert de référence à l'option fondamentale de toute la vie éthique. «Ce qui finalement est exigé, ce n'est pas telle ou telle action, mais une attitude, une tension constante de tout l'être vers Dieu[5]».

Les Dix Commandements sont une sorte de condensé de cette morale de l'Alliance. Ne retenir des Dix Paroles que la formulation juridique des interdits et des obligations serait une sorte de mésusage de la Parole révélée. Trop souvent la catéchèse s'en est tenue à une mémorisation de règlements qui ont, de fait, leur sens et leur justification rationnelle. Mais il s'agit ici d'une Parole venant de Quelqu'un. «Pour être très «humaines», ces lois cependant n'en sont pas moins «surnaturelles»: elles sont en effet réponse à l'initiative gratuite du Dieu Sauveur[6]».

 Le croyant pense d'abord à se mettre en lien avec Celui qui parle. Et c'est là que se trouve toute la clé qui donne aux notes sur la portée leur véritable valeur. Dieu se nomme: Je suis Yahvé, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison de servitude. Un Dieu libérateur n'impose pas une loi qui soit un joug. Il faut savoir lire les commandements dans ce sens d'une libération des esclavages de l'idolâtrie, du respect de la liberté de l'autre en tout.

Morale christocentrique

 L'Écriture est à la fois un ensemble limité et une synthèse disparate dont il faut connaître la clé principale de lecture. Limitée: la révélation biblique est contenue dans une période précise et dans un espace culturel particulier: deux mille ans d'histoire humaine vécue sur le petit territoire d'Israël et des proches voisins...Elle ne peut donc servir de référence vitale pour tout homme que si de telles limites sont dépassées. Et elles le sont non par extension, mais par compréhension, par un effort de pénétration du sens et du centre qui est le Christ, en qui toutes les Écritures trouvent leur signification (cf. Jn 5, 39). Les limites du texte sacré invitent à une lecture dans la foi au Christ. Il est le premier principe herméneutique de toutes les Écritures.

 Le théologien croit à la primauté du Christ comme principe de base de sa méthode de recherche. Le christianisme naissant avait à sa disposition une législation juive bien formulée, raffinée, éprouvée. Qu'en a-t-il fait? Il y a retenu ce qui était cohérent avec la foi au Christ et il a fait de même avec les enseignements des philosophes.

La foi chrétienne offre des critères d'assimilation, d'intégration, ou de transformation des données de la recherche humaine. Ces critères sont ceux fournis par la personne et le message du Christ Jésus. «De même que, dans l'Ancien Testament, la morale païenne était intégrée à une vision de foi qui découvrait l'action de Dieu dans l'Histoire, de même la pensée de Paul intègre la morale naturelle à l'annonce de Jésus-Christ[7]». C'est ce lien au Christ qui change non pas la matérialité mais le sens de toute la morale, qui lui fournit la base d'une nouvelle option fonda­mentale dans la foi au Fils de  Dieu fait homme.

 Or, la figure du Christ homme parfait, comme le nomme Vatican II, est aussi celle du Crucifié, qui se sacrifie pour les autres, l’homme-pour-les-autres. Son exemple est radical, et son invitation exigeante : donner sa vie pour le bonheur des autres, prendre la dernière place, se faire serviteur, vivre l’amour de manière gratuite, sans détour et sans retour, avec l’intensité que lui-même y a mis. La morale christocentrique est pascale, et a pour couronnement le martyre pour les autres, pour témoigner de l’amour.

 Diverses grilles de lecture éthique des textes bibliques

Indicatif et impératif, kérygme et parénèse

 La morale de l’Alliance énonce une initiative libératrice de Dieu, qui doit avoir son écho dans la conduite des croyants. L’enseignement éthique de la Bible se profile sur le lien entre l'indicatif du salut et l'impératif de la morale du croyant. Le salut est d'abord l'offre d'un don, qui appelle une tâche. Il y a antériorité de cet indicatif, qui permet d'identifier des jugements de valeurs qui fondent des conduites diversifiées.

 Ce que réalise la Révélation, c'est une libération fondamentale de l'éthique par rapport au légalisme. Il suffit ici de référer à Mc 2, 27 sur la primauté du Fils de l'homme par rapport au sabbat et à toute loi. Uni au Fils, l'homme fils est libre. Il agit pour le Père et n'est pas un simple serviteur dans la maison.

Ce qui compte, ce n'est pas que la Bible soit la seule à dire telle norme (v.g. l'amour du prochain): l'éthique n'est pas une exclusive des chrétiens, cela saute aux yeux. Mais ce que ces mêmes yeux ne voient pas aussi facilement, c'est que l'homme est révélé fils d'un Dieu Père: son agir est situé ailleurs que dans la conformité à une règle: dans la relation filiale et aimante à un Père.

 En tête de nos délib��������rations sur les conduites à tenir dans des situations nouvelles comme le sida, la bombe atomique, les contraceptifs, etc., nous trouvons dans la Bible un indicatif : l’amour inconditionnel de Dieu pour chaque personne humaine. Ce qui conditionne notre manière de juger, de manière à vivre en cohérence avec notre insertion dans la personne du Christ et l'espérance du Royaume.

Dans l'ensemble de ses lettres, Paul utilise deux catégories essentielles pour instruire les croyants: le kérygme et la parénèse, c'est-à-dire l'explication des réalités de la foi et l'exhortation à vivre en cohérence. Romains 6 nous fournit un exemple typique de ce raisonnement: il y a un DONC, comme une conséquence inévitable de notre union au Christ. «Donc, que le péché ne règne plus dans votre corps mortel...» (v. 12)

 Fidélité créatrice

 Il faut lire également 1 Corinthiens 7, pour y comprendre une autre façon de discerner au plan moral en lien avec la Parole de Dieu. Confronté à des questions complexes concernant le mariage et la virginité, Paul fait une relecture de ce que commande le Seigneur (v.10) mais aussi un usage intelligent de son jugement pour trouver des solutions à des problèmes nouveaux (v. 12: «c'est moi qui leur dis»). Il y a donc place pour une recherche de solutions en se servant de son jugement, de sa raison, dans la fidélité et l'ouverture à la volonté de Dieu. Paul ne se contente pas de rappeler des bouts de textes bibliques: il réfléchit, en se laissant éclairer par l'ensemble de la révélation. Les chrétiens doivent faire de même et utiliser la Bible non seulement comme référence «textuelle», mais aussi comme inspiration d'une manière de réagir chrétiennement, à la manière de Paul, à des situations nouvelles.

 Traits d’une morale évangélique

 Au‑delà des problèmes que pose une juste interprétation de certains textes, J. BLANK identifie des grandes attitudes fondamentales: la liberté comprise dans la charité (cf. 1 Co 8, 7‑13), les appels métanormatifs du Sermon sur la montagne, non réductibles à des normes. Il est donc inutile de rechercher toujours des préceptes détaillés: c'est là un réflexe légaliste. Il faut plutôt identifier des types, des modèles de conduites chrétiennes.

 Selon C.H. DODD[8],  l'articulation des enseignements éthiques se fait, aux origines de l'Eglise, selon le schéma suivant: de la conversion exigée est étalée la liste des vices à éviter et des vertus à pratiquer; puis les attitudes à observer envers la famille, la communauté, le milieu païen. Les grandes motivations de la morale chrétienne s'identifient autour des pôles suivants: 1- la fin imminente (eschatologie); 2- l'appartenance au Corps du Christ (dans le Christ); 3- l'imitation du Christ; 4- l'agapè-charité qui donne sens à tout.

 Selon D. MIETH[9], le spécifique de l'éthos évangélique se trouve dans les cinq caractéristiques suivantes: intensité inouïe des maximes; inclusion de la question du sens religieux dans l'éthique, surtout de l'espérance; liberté et charité sont inséparables; radicalité qui oblige une purification de la  conscience sauvée non par la loi; à la place des prescriptions, la suite du Christ.

 Les grandes inspirations morales de l’Évangile

 À quoi ressemble la conduite morale selon Dieu, d’après les textes sacrés? On peut énumérer quelques traits majeurs.

 Ø  Vouloir le bien de tous sans exception (bons et méchants : Mt 5, 48)

Ø  Agir pour le bien de la personne, au risque de transgresser une loi qui nous en empêche (Mc 3, 1-13)

Ø  Se reconnaître limité et pécheur et être en conversion constante, et donc ne pas se juger meilleur et juger les autres de haut (paille-poutre, publicain-pharisien)

Ø  Prendre le risque du bien. L’abstention est inacceptable.

Ø  Témoigner de la qualité du cœur (sel et lumière)

Ø  Construire la communion et lutter contre la division

Ø  Transmettre le pardon de Dieu.

Ø  Accepter la complexité de la vie morale (ivraie)

Ø  Ne pas reculer devant les exigences d’un amour radical, aimer comme Dieu, jusqu’au don de soi

Ø  Faire confiance en la quête de bonheur et de bonté des gens (Zachée)

Ø  Vivre avec cohérence, sans hypocrisie, dans la pureté du cœur

Ø  Respecter la conscience de l’autre (jeune homme riche…)

Ø  Vivre dans la gratuité, qui est toujours injuste… pas de calcul (ouvriers de la 11e heure)

Ø  Être scrupuleux en charité.

Bible et morale : diverses lectures possibles

La morale et les Écritures ont entre elles des rapports qui se fondent sur une affirmation croyante: la Révélation nous fait connaître la volonté de Dieu sur notre être et notre agir. Une éthique biblique se formule alors selon diverses lectures des Écritures, qui peuvent se classer en catégories utiles pour clarifier les relations possibles  entre la Révélation et la morale, les unes plus floues et molles, les autres plus nettes et fermes.

1.    Le premier rapport, d'ordre transcendantal, englobant tous les autres, identifie des énoncés généraux et généreux, de l'ordre de l'indicatif ou du kérygme, qui situe l'être humain comme objet de la bienveillance divine. Ces énoncés, qui ne servent pas comme tels au discernement moral concret, disent l'amour de Dieu, la transformation ontologique accomplie dans le croyant, le rôle de Dieu dans notre vie morale. Des exemples : l'Esprit-Saint est la loi intérieure, le Christ est la réponse et la loi nouvelle, l'Église est gardienne et guide de la morale, etc.

2.    Une deuxième façon de lire la Bible permet d'y repérer des matériaux pour une inspiration normative, offrant une compréhension de type axiologique de l'existence humaine vécue selon Dieu, avec des énoncés fixant des attitudes aptes à façonner un bon discernement, ou donnant les significations fondamentales de certaines actions et situations comme la naissance, la mort, la souffrance, la sexualité. Des exemples: l'amour est la clé de toute la morale, il faut agir selon l'esprit et non selon la lettre, l'intention et la droiture du coeur comptent surtout, etc.

3.    Un troisième modèle d'utilisation de la Bible en morale se caractérise par l'identification de formules normatives, fixant des grandes orientations et des règles concrètes de conduites conformes au bien de l'être humain, selon Dieu. Même si la Bible n'offre pas ici un inventaire complet de normes dites catégoriales, et qu'elle contient par ailleurs des prescriptions qui ne valent plus pour aujourd'hui, elle fixe l'essentiel des obligations et des interdits qui permettent de gérer les relations entre les personnes selon le bien.  Le décalogue, les listes de péchés, les règles de morale domestique rappelées par Paul, en sont des illustrations.

 4.    Le quatrième usage de l'Écriture pour la morale est dans le recours aux modèles de bonne conduite, à l'exemplarité des personnages qui ont transcrit dans leur vie des valeurs et des attitudes que les croyants chercheront à imiter. Situés au coeur de récits vivants, ces modèles ont constitué de tout temps la référence populaire la plus concrète pour façonner une morale d'inspiration judéo-chrétienne: Abraham est reconnu pour son hospitalité, David pour sa magnanimité, Marie pour sa disponibilité, Jésus surtout pour son immense souci des petits et des pauvres.

 5.    Une cinquième façon d'utiliser la Bible en morale me semble moins approfondie, et mériterait de l'être. Il s'agit du recours à la Bible pour y puiser des règles et des critères pour le discernement éthique, pour la méthode de recherche, d'identification, de décision du bien à faire. On pourrait analyser, par exemple, la manière caractéristique de Jésus, ou la façon de raisonner et de résoudre des cas utilisée par Paul[10].

 6.    Le sixième rapport de la Bible à la morale fait appel à la médiation du Magistère de l'Église. Les Écritures ont vu le jour au sein de communautés croyantes. Elles en sont le produit, tout comme les communautés croyantes sont nées des Écritures. Il y a une relation de dépendance fondamentale entre les deux. Il est risqué de lire et interpréter les Écritures dans la solitude subjective de chaque croyant ou croyante. L'activité rationnelle du croyant qui se laisse éclairer par les Écritures tout en les questionnant pour y trouver la juste conduite à vivre au coeur du monde doit se faire «au sein d'une communauté de foi qui a reçu la promesse de l'assistance particulière de l'Esprit, d'une communauté dont il dépend, devant qui il est responsable, qu'il doit écouter surtout dans son autorité. D'où la nécessité d'un magistère pastoral qui a le charisme de discerner, surtout dans les périodes les plus difficiles, quelle est la volonté de Dieu pour les chrétiens de cette communauté»[11].

 7.    Le dernier et plus original rapport de la morale à la Bible, reprenant et réinterprétant le premier (mais également tous les autres),  est issu de la nouveauté radicale apportée par Jésus. Il s'agit d'un lien d'inclusion normative dans le Christ, avec ses exigences de vie nouvelle et sa sagesse de la croix. Les Écritures parlent toutes de lui (Jn 5, 39). Il est le centre et la clé d'interprétation de toute la Révélation. Le plus important rapport, à développer par un effort d'approfondissement de toute la richesse d'inspiration éthique du Crucifié-Ressuscité, peut façonner une éthique chrétienne qui a ses couleurs propres, étranges. Cette éthique dit: mets ta liberté en veilleuse, par souci des autres; perds ta vie, si tu veux la gagner; accepte de souffrir pour qu'advienne le bonheur de l'autre; prends la dernière place; fais-toi pauvre; prends ta croix, etc.  C'est ici qu'apparaît de façon plus radicale le rapport qui doit exister entre la foi (non pas au sens de définitions dogmatiques sèches) et la morale.

 Dans son document fort détaillé de 2008, la Commission biblique pontificale énonce les grands critères bibliques à appliquer à la réflexion morale :

 Ø  critères fondamentaux : conformité à la vision biblique de l’être humain, conformité à l’exemple du Christ

Ø  critères spécifiques : la convergence, l’opposition, la progression, la dimension communautaire, la finalité, le discernement.

 Existe-t-il des normes bibliques utiles pour nos débats actuels?                                   

 Comment utiliser la Bible pour la morale? Comme source, ou comme référence pour interpréter l'action, la praxis, et en confirmer les options? Des chrétiens peuvent chercher un point d'appui là, et aussi demander au Magistère de toujours fonder ses obligations sur l'Évangile. Est‑ce que c'est bien parce que c’est écrit dans la Bible? Mais si la Bible n’en parle pas?

 Il faut évidemment se garder d'un naïf fondamentalisme littéral et d'une dissection trop minutieuse, chimique des textes, qui les dépouillent de leur vie. Il faut savoir ce qu'on cherche vraiment dans les Écritures, tout en respectant les règles essentielles de l'herméneutique. Cherche‑t‑on des normes dans les textes bibliques? On aura sans doute des déceptions.

 L'idée de norme s'accorde assez mal au langage biblique. La norme est l'expression de la raison «proposante» plus que «connaissante». La Bible n'offre pas d'abord une proposition de normes. De plus, la morale est toujours située sociologiquement et historiquement, à lire ici dans un ensemble de facteurs anthropologiques. De même pour la Bible, dont il faut lire le texte en fonction du contexte et du prétexte.

Dans l'Ancien Testament, la Loi est la manifestation personnelle de Dieu, un appel personnel exprimé dans des commandements. Le Nouveau Testament se prête à une foule de systématisations éthiques. Mais la charité est plus qu'une norme: elle est au principe et à la fin de tout, car il faut aimer sans mesure, sans norme. Il y a d'une part intégration de la morale laïque en vigueur, et d'autre part un éthos chrétien caractéristique. On constate que le christianisme n'est pas une morale, mais qu'il a une morale. L'Écriture propose une sagesse -- qui est une connaissance de Dieu et du monde selon Dieu plus que des codes précis.

 Quel aide recevons-nous de la Bible pour discerner sur les grandes questions éthiques et bioéthiques actuelles?  Un horizon de sens qui se profile avec les convictions suivantes :

 Ø  La dignité de toute personne humaine. La personne d’abord, non la loi.

Ø  Agir en libérateur de ses semblables, à l’exemple de Dieu

Ø  La dignité de toute vie humaine issue de Dieu Créateur

Ø  Le respect de la conscience

Ø  La recherche constante de la vérité sur l’être humain et sa destinée

Ø  La solidarité entre les humains

Ø  La justice

Ø  Le souci des plus pauvres

Ø  L’accueil des autres sans juger

Ø  Le courage de l’action

Ø  La fidélité aux valeurs qui construisent le bonheur humain

 La foi chrétienne gravite autour d’une personne et de son mystère de Mort et de Vie. La conduite qui convient à des disciples du Crucifié-Ressuscité ne doit pas se défiler de l’exigence de le suivre jusqu’au don de soi. Voilà le mot clé de toute la vie morale : l’amour inconditionnel, l’agapè de Dieu.

 Conclusion

 Quelle image de Dieu on se fait? Cela définit notre morale. Si nous déformons l’image de Dieu, c’est alors notre volonté qui est à la barre du navire et non la sienne. Il faut se garder de prétendre connaître la volonté de Dieu mieux que lui, et se poser la question : qu’en pense Dieu?

Notre accueil du Christ libérateur, Verbe fait chair, Parole vibrante qui remue les cœurs, nous amène à comprendre la Révélation comme libération et la morale dans la dynamique de l’Alliance-vocation-réponse. L’ensemble de la Parole offerte pour guider nos conduites s’interprète à partir du Christ Verbe de Dieu. Ce n’est pas une morale de normes détaillées, mais de sagesse selon Dieu. Le binôme indicatif-impératif, kérygme-parénèse, foi-morale fait bien comprendre que la conduite humaine est dans l’ordre du dialogue, de la relation qui est au cœur de l’acte de foi.

 Je termine avec une réflexion que m’inspire un texte de S. Luc, 12, 56-57. Jésus dit : «le temps où nous sommes, pourquoi ne savez-vous pas le juger? Pourquoi aussi ne jugez-vous pas par vous-mêmes ce qui est juste?»  Le texte suggère qu’il faut savoir juger, non pas en fidélité sèche à une doctrine ou à une norme, mais à partir de soi, de sa conscience. Savoir juger, non pas de manière superficielle, comme au premier coup d’œil, mais en profondeur, et en lien avec la réalité changeante. Non pas en s’appuyant sur du déjà connu, mais en explorant la nouveauté, le temps où nous sommes. Savoir juger, non pour se garantir une sécurité ou pour avoir raison, mais en fonction du bonheur des autres. Savoir juger, non pas seulement en fonction d’un résultat immédiat et rassurant, mais en regardant toutes les conséquences de sa décision et de son action.


[1] L’invention de l’écriture a signifié la fin de la culture de l’oralité, du discours vivant que l’on partage comme une bonne nourriture. Le livre isole : lire est une action solitaire.

[2] Cf. J. L’HOUR. La morale de l'Alliance, Cerf, Paris, 1985.

[3] Ibid., p. 23.

[4] Ibid. p. 57.

[5] Ibid. p. 68.

[6] Ibid. p. 77.

[7] G. BONNET, Au nom de la Bible et de l'Evangile, quelle morale?, Centurion, Paris, 1978, p.119.

[8] Dans La morale de l'Evangile.

[9] Autonomie de l'éthique, neutralité de l'Evangile?, Concilium 175,1982,  64,

    [10] Cf. E. Hamel, «L'Écriture, âme de la théologie morale?», Gregorianum, 54, 1973, p. 442-443.

    [11] E. Hamel, «La théologie morale entre l'Écriture et la raison», p. 281-282.


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